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La presse mexicaine entre deux feux

Reportage, par Anne-Claire Gras| 13 février 2012
Felipe Calderon
 
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Depuis 2000, 74 journalistes ont été tués au Mexique. Un chiffre qui témoigne des dangers que font peser les narcotrafiquants sur les médias, mais aussi de l’absence de volonté politique de protéger la profession. Reportage.

« Pour enquêter dans les villages fantômes du nord du pays, où toute autorité publique a disparu pour laisser le champ libre aux narcos, j’ai pris énormément de précautions, témoigne la journaliste mexicaine Marcela Turati. J’ai mis six mois avant de pouvoir y pénétrer, à bord d’un camion de livraison Coca-Cola, en me faisant passer pour une employée. Et bien sûr, je ne pouvais ni interviewer les gens ni prendre des notes.  » De son expérience dans les bastions du narcotrafic, elle a tiré un livre, Fuego cruzado (Feu croisé) : elle y partage les témoignages de quelques-unes des familles des victimes de la guerre qui oppose, depuis l’arrivée au pouvoir de Felipe Calderón, militaires et cartels de la drogue (lire encadré). Marcela travaille aujourd’hui pour l’hebdomadaire d’actualité Proceso (lire encadré), dont les locaux sont installés dans le centre de Mexico. Elle bénéficie ainsi d’une relative sécurité. « Les narcotrafiquants hésitent à s’en prendre aux journalistes de la capitale et à pénétrer ainsi dans le coeur de la vie politique et institutionnelle du pays », souligne-t-elle. La situation est tout autre dans le reste du pays… D’après les chiffres de la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) publiés en septembre, 74 journalistes ont été tués depuis 2000, dont huit depuis le début de l’année. Il faut ajouter à cette liste le meurtre récent de María Elizabeth Macías Castro, rédactrice en chef d’un journal de la ville frontalière de Nuevo Laredo. Selon leur habitude, les criminels ont laissé sur sa dépouille un « narco-message » pour mettre en garde les journalistes tentés d’enquêter sur leurs activités illicites. Ces menaces récurrentes s’avèrent redoutablement efficaces : la plupart des rédactions situées dans les villes chaudes n’envoient plus de journalistes sur les scènes de crime, ou refusent de diffuser certaines informations sensibles, par peur de représailles.

Pressions d’État

Le narcotrafic n’est pas la seule source de pression qui mette à mal la liberté de la presse mexicaine. Or le pays s’apprête à vivre une année électorale cruciale : à l’été 2012, un nouveau président sera élu, ainsi que six gouverneurs d’État. Pour les autorités, nationales et locales, l’enjeu consiste à étouffer les scandales que pourraient soulever les médias à quelques mois des scrutins. L’arme la plus efficace dont elles disposent s’appelle la « publicité officielle » : il s’agit des campagnes d’information que financent les institutions, ministères ou gouvernements et qui représentent la principale source de revenus de la majorité des rédactions… sans qu’aucune régulation ne soit appliquée. « La répartition des budgets sert à récompenser les médias “en phase” avec le gouvernement… et à punir les autres », explique Article 19, une association de défense de la liberté d’expression.

Aujourd’hui, le bilan sanglant de la guerre menée contre le narcotrafic risque de marquer au fer rouge le sextennat de Felipe Calderón. Le président tente de limiter les dégâts et de rallier à sa cause les grands patrons de presse. Il y est arrivé en mars dernier, en réunissant devant les caméras de tout le pays une cinquantaine de responsables de presse pour signer l’Accord pour la couverture informative de la violence. Le texte invite les médias à « s’autoréguler », en condamnant systématiquement la violence générée par la délinquance organisée, en « incitant les citoyens à dénoncer les délinquants », ou encore en ne diffusant aucune information qui mette « en danger la viabilité des opérations menées contre le crime organisé ». Certains titres, comme le magazine Proceso ou le quotidien de gauche La Jornada, ont refusé d’y participer, dénonçant notamment sa récupération par les deux plus grandes chaînes du pays, Televisa et TV Azteca, très proches du pouvoir. En échange de son soutien au projet et à la politique du gouvernement en général, le duopole, qui contrôle 94 % de l’offre télévisée, sait qu’il pourra bénéficier d’avantages juteux. Le premier d’entre eux : son maintien à la tête du marché ultra-convoité du triple play (offre incluant Internet, TV et téléphonie).

Une profession sclérosée

« Il est urgent de réformer le paysage médiatique du pays… mais sûrement pas en mettant en place un accord qui ne fait que renforcer les liens ambigus entre pouvoir et grands groupes de presse, reconnaît Raúl Trejo Delarbre, sociologue des médias. Par manque de moyens et d’indépendance, les médias mexicains, à part quelques exceptions, ne traitent du crime organisé que sous son aspect anecdotique, sans aucun recul, sans aucune analyse. Le pays a besoin d’un véritable journalisme d’investigation, de codes déontologiques stricts, et d’un changement radical dans la façon dont travaillent les journalistes. »

Pour relever le niveau de la presse, les associations de journalistes misent sur une revalorisation de la profession, et exigent différents ajustements  : sécurité sociale pour tous, hausse des salaires (aujourd’hui, un journaliste local gagne entre 250 euros et 500 euros par mois, alors que le salaire moyen est de 300 euros). Mais elles réclament avant tout que l’État prenne les mesures nécessaires pour mieux protéger les journalistes menacés, et surtout pour que leurs assassins soient jugés, alors qu’à peine plus de 10 % des homicides ont pour le moment abouti à une condamnation. Mais jusqu’à maintenant, leurs revendications sont restées lettre morte auprès du gouvernement.

Internet, nouveau terrain de guerre

Dans ce contexte difficile pour les médias traditionnels, les réseaux sociaux ont pris une place prépondérante. En mars, ils étaient plus de 4 millions de Mexicains à posséder un compte Twitter, soit 13 % des internautes. Spécificité du site au Mexique : la plateforme sert à relayer les alertes de fusillades… souvent bien avant la radio ou la télévision. « Pour les citoyens, les réseaux sociaux jouent un rôle cathartique. Le climat de violence et de défiance envers les autorités a atteint un tel niveau que le web est devenu le seul lieu où exprimer ses peurs. Face à cette montée en puissance, le pouvoir, habitué à contrôler les médias traditionnels, cherche à réagir », souligne María Elena Meneses, ancienne journaliste reconvertie dans la recherche. Comme ce fut le cas à Veracruz. En août dernier, deux internautes ont diffusé de fausses infos concernant des attaques armées dans des écoles de la ville, créant une panique énorme. À la suite de l’incident, le gouverneur a fait inscrire dans le code pénal local le délit de « perturbation de l’ordre public », conçu sur mesure pour punir jusqu’à quatre ans de prison les personnes à l’origine de fausses rumeurs. Une quinzaine d’États pourraient à leur tour adopter cette mesure dans les mois à venir, fragilisant encore davantage une liberté d’expression déjà bien amoindrie.


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  • Calderón, le « Président des 50 000 morts »

    En 2006, fraîchement élu, Felipe Calderón entrait en guerre contre les cartels de la drogue, sollicitant l’appui de l’armée mexicaine. Depuis, au même rythme que les scandales de corruption et les bavures impliquant le pouvoir, le nombre de morts ne cesse de grimper : il atteint 50 000, selon le Mouvement pour la paix, principal mouvement de protestation contre la stratégie du gouvernement et la violence liée à la guerre contre le narcotrafic.

    Les agences AFP et Reuters parlent quant à elles de plus de 45 000 victimes. Fin novembre, des défenseurs des droits de l’Homme ont déposé une plainte auprès de la Cour pénale internationale, afin que le président et son cabinet de sécurité soient jugés pour crimes contre l’humanité. Le texte, fédérant 23 000 signatures, recense des centaines de délits commis par des militaires ou des fonctionnaires d’État : assassinats, tortures, agressions sexuelles, disparitions, traite de migrants…

    A.-C. G.

  • Proceso, le magazine qui dérange

    En 1976, plusieurs journalistes créent l’hebdomadaire Proceso, après avoir été congédiés du Excelsior à cause de pressions présidentielles. Ces dernières années, la revue, dont le tirage varie entre 100 000 et 150 000 exemplaires, a fait du narcotrafic son thème de prédilection, en publiant des enquêtes, des interviews de chefs de cartels, ou encore en dénonçant la corruption du pouvoir.

    « Depuis quatre ans, les choses se sont incroyablement accélérées, et la violence a envahi massivement le pays. Cela nous a obligés à opérer certains ajustements dans notre façon de travailler, précise Alejandro Pérez Utrera, coordinateur éditorial. Par exemple, nos journalistes ne se rendent jamais à un rendez-vous hors de nos locaux. Il leur arrive aussi de ne pas signer certains articles sensibles. Dans les cas extrêmes, nous leur fournissons les moyens nécessaires pour les mettre à l’abri : un camion, et ils déménagent en quelques heures pour aller vivre dans un autre État, voire un autre pays. » Proceso est aussi dans le collimateur des autorités. Dernière attaque en date : en septembre, la majorité des exemplaires vendus à Monterrey et Veracruz ont été achetés massivement par des inconnus, afin de les faire disparaître des kiosques… Étrange hasard : à chaque fois, les numéros dénonçaient les défaillances des autorités locales.

    A.-C. G.