« Pour enquêter dans les villages fantômes du nord du pays, où toute autorité publique a disparu pour laisser le champ libre aux narcos, j’ai pris énormément de précautions, témoigne la journaliste mexicaine Marcela Turati. J’ai mis six mois avant de pouvoir y pénétrer, à bord d’un camion de livraison Coca-Cola, en me faisant passer pour une employée. Et bien sûr, je ne pouvais ni interviewer les gens ni prendre des notes. » De son expérience dans les bastions du narcotrafic, elle a tiré un livre, Fuego cruzado (Feu croisé) : elle y partage les témoignages de quelques-unes des familles des victimes de la guerre qui oppose, depuis l’arrivée au pouvoir de Felipe Calderón, militaires et cartels de la drogue (lire encadré). Marcela travaille aujourd’hui pour l’hebdomadaire d’actualité Proceso (lire encadré), dont les locaux sont installés dans le centre de Mexico. Elle bénéficie ainsi d’une relative sécurité. « Les narcotrafiquants hésitent à s’en prendre aux journalistes de la capitale et à pénétrer ainsi dans le coeur de la vie politique et institutionnelle du pays », souligne-t-elle. La situation est tout autre dans le reste du pays… D’après les chiffres de la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) publiés en septembre, 74 journalistes ont été tués depuis 2000, dont huit depuis le début de l’année. Il faut ajouter à cette liste le meurtre récent de María Elizabeth Macías Castro, rédactrice en chef d’un journal de la ville frontalière de Nuevo Laredo. Selon leur habitude, les criminels ont laissé sur sa dépouille un « narco-message » pour mettre en garde les journalistes tentés d’enquêter sur leurs activités illicites. Ces menaces récurrentes s’avèrent redoutablement efficaces : la plupart des rédactions situées dans les villes chaudes n’envoient plus de journalistes sur les scènes de crime, ou refusent de diffuser certaines informations sensibles, par peur de représailles.
Pressions d’État
Le narcotrafic n’est pas la seule source de pression qui mette à mal la liberté de la presse mexicaine. Or le pays s’apprête à vivre une année électorale cruciale : à l’été 2012, un nouveau président sera élu, ainsi que six gouverneurs d’État. Pour les autorités, nationales et locales, l’enjeu consiste à étouffer les scandales que pourraient soulever les médias à quelques mois des scrutins. L’arme la plus efficace dont elles disposent s’appelle la « publicité officielle » : il s’agit des campagnes d’information que financent les institutions, ministères ou gouvernements et qui représentent la principale source de revenus de la majorité des rédactions… sans qu’aucune régulation ne soit appliquée. « La répartition des budgets sert à récompenser les médias “en phase” avec le gouvernement… et à punir les autres », explique Article 19, une association de défense de la liberté d’expression.
Aujourd’hui, le bilan sanglant de la guerre menée contre le narcotrafic risque de marquer au fer rouge le sextennat de Felipe Calderón. Le président tente de limiter les dégâts et de rallier à sa cause les grands patrons de presse. Il y est arrivé en mars dernier, en réunissant devant les caméras de tout le pays une cinquantaine de responsables de presse pour signer l’Accord pour la couverture informative de la violence. Le texte invite les médias à « s’autoréguler », en condamnant systématiquement la violence générée par la délinquance organisée, en « incitant les citoyens à dénoncer les délinquants », ou encore en ne diffusant aucune information qui mette « en danger la viabilité des opérations menées contre le crime organisé ». Certains titres, comme le magazine Proceso ou le quotidien de gauche La Jornada, ont refusé d’y participer, dénonçant notamment sa récupération par les deux plus grandes chaînes du pays, Televisa et TV Azteca, très proches du pouvoir. En échange de son soutien au projet et à la politique du gouvernement en général, le duopole, qui contrôle 94 % de l’offre télévisée, sait qu’il pourra bénéficier d’avantages juteux. Le premier d’entre eux : son maintien à la tête du marché ultra-convoité du triple play (offre incluant Internet, TV et téléphonie).
Une profession sclérosée
« Il est urgent de réformer le paysage médiatique du pays… mais sûrement pas en mettant en place un accord qui ne fait que renforcer les liens ambigus entre pouvoir et grands groupes de presse, reconnaît Raúl Trejo Delarbre, sociologue des médias. Par manque de moyens et d’indépendance, les médias mexicains, à part quelques exceptions, ne traitent du crime organisé que sous son aspect anecdotique, sans aucun recul, sans aucune analyse. Le pays a besoin d’un véritable journalisme d’investigation, de codes déontologiques stricts, et d’un changement radical dans la façon dont travaillent les journalistes. »
Pour relever le niveau de la presse, les associations de journalistes misent sur une revalorisation de la profession, et exigent différents ajustements : sécurité sociale pour tous, hausse des salaires (aujourd’hui, un journaliste local gagne entre 250 euros et 500 euros par mois, alors que le salaire moyen est de 300 euros). Mais elles réclament avant tout que l’État prenne les mesures nécessaires pour mieux protéger les journalistes menacés, et surtout pour que leurs assassins soient jugés, alors qu’à peine plus de 10 % des homicides ont pour le moment abouti à une condamnation. Mais jusqu’à maintenant, leurs revendications sont restées lettre morte auprès du gouvernement.
Internet, nouveau terrain de guerre
Dans ce contexte difficile pour les médias traditionnels, les réseaux sociaux ont pris une place prépondérante. En mars, ils étaient plus de 4 millions de Mexicains à posséder un compte Twitter, soit 13 % des internautes. Spécificité du site au Mexique : la plateforme sert à relayer les alertes de fusillades… souvent bien avant la radio ou la télévision. « Pour les citoyens, les réseaux sociaux jouent un rôle cathartique. Le climat de violence et de défiance envers les autorités a atteint un tel niveau que le web est devenu le seul lieu où exprimer ses peurs. Face à cette montée en puissance, le pouvoir, habitué à contrôler les médias traditionnels, cherche à réagir », souligne María Elena Meneses, ancienne journaliste reconvertie dans la recherche. Comme ce fut le cas à Veracruz. En août dernier, deux internautes ont diffusé de fausses infos concernant des attaques armées dans des écoles de la ville, créant une panique énorme. À la suite de l’incident, le gouverneur a fait inscrire dans le code pénal local le délit de « perturbation de l’ordre public », conçu sur mesure pour punir jusqu’à quatre ans de prison les personnes à l’origine de fausses rumeurs. Une quinzaine d’États pourraient à leur tour adopter cette mesure dans les mois à venir, fragilisant encore davantage une liberté d’expression déjà bien amoindrie.



Version imprimable
envoyer par mail