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Sous la famine, les dérives de l’aide

Reportage, par Jean Sébastien Mora| 14 octobre 2011
Sous la famine, les dérives de l'aide
 
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Chiffres « catastrophistes », stratégies marketing… Le battage médiatique autour de la famine qui sévit dans la Corne de l’Afrique masque une véritable économie de l’aide humanitaire. Reportage au Kenya et en Somalie.

Les cris d’un gamin retentissent bruyamment dans le centre d’accueil des réfugiés de Dagalahi, un des trois camps de Dabaab au Kenya. Il est terrorisé, à 18 mois, il n’a jamais vu de blancs, encore moins derrière une immense caméra. On l’a séparé de sa mère pour les besoins d’une mise en scène « humanitaire ». Autour de lui, le protocole de communication semble bien rodé : Ranganai Matema, une officier zimbabwéenne de l’Unicef fait mine de le consoler. La mère, visiblement épuisée par des jours de marche, observe patiemment, le regard presque vide.

Sur les radios et les télévisions, l’Unicef annonce en boucle que « 12,4 millions de personnes sont en danger dans la Corne de l’Afrique ». Une démarche et une utilisation abusive de chiffres jugées « catastrophistes  » par Rony Brauman, cofondateur de Médecins sans frontières (MSF) : «  Nul doute que la situation est grave en Somalie. Mais, répartis sur une demi-douzaine de pays, les chiffres de l’Unicef n’ont aucune autre signification que celle d’un signal d’alarme tiré par les Nations Unies. » En fait, ce chiffre englobe des régions aux contextes politique et climatique très différents, et n’aurait aucune valeur factuelle ; pourtant ces dernières semaines, panurgisme journalistique oblige, peu de médias ont essayé de vérifier les données avancées par l’ONU.

De toute évidence, peu de rédactions ont les ressources ou l’envie d’envoyer des reporters spécialisés dans des zones lointaines et sinistrées. Quand ils sont présents, les journalistes sont directement pris en charge à la sortie de l’avion par le département de communication de l’Unicef, qui assure le taxi et le guidage au camp de Dabaab. « Il s’y établit une relation confortable avec les travailleurs humanitaires, où la remise en cause du discours devient délicate  », déplore dans le quotidien kenyan The East African, Rasna Warah, spécialiste des questions humanitaires.

Dérive des instances humanitaires

L’état de santé catastrophique des 2 000 à 3 000 personnes qui franchissent quotidiennement la frontière kenyane, témoigne, à lui seul, de la gravité de la situation en Somalie. Plus de 20 % des enfants de moins de 5 ans arrivent à Dabaab dans un état de malnutrition sévère. La crise humanitaire est liée à la sécheresse mais aussi à l’absence d’infrastructures depuis le début de la guerre civile en 1991 et au climat d’instabilité que fait régner le groupe islamiste Al-Shabab [1]. Pour autant, la famine ne concerne jamais des régions entières, toujours des territoires localisés. Les enquêtes les plus sérieuses révèlent que c’est d’abord le Sud de la Somalie qui est touché, et que le Somaliland, région autonome du Nord, bénéficie d’une bonne stabilité politique, et donc d’une situation de relative abondance alimentaire. Il est d’ailleurs qualifié « d’exception démocratique  », par l’historien du CNRS Gérard Prunier.

La question se pose donc : où sont les 12 millions de personnes menacées dans la Corne de l’Afrique comme l’affirme l’Unicef ? Seul l’Ogaden en Éthiopie, une région faiblement peuplée – majoritairement par les Somali – subit à la fois sécheresse et tensions militaires. Pourtant, l’Unicef ajoute à la liste des zones de famine des pays relativement stables, comme le Kenya, Djibouti ou encore l’Ouganda, un pays verdoyant aux terres extrêmement fertiles, très loin de l’aride et brûlante Somalie.

Davantage qu’une simple querelle d’interprétation, la polémique révèle une dérive nette dans la démarche des instances humanitaires, illustrée pleinement lors de l’après tsunami asiatique en 2004. À l’époque, MSF avait contesté l’urgence de la situation et refusé les dons, entraînant de très vives réactions. L’accès aux fonds privés et publics s’opère désormais dans un marché hypercompétitif au sein duquel peu d’organisations regimbent devant une bonne occasion de remplir les caisses. Dès la fin des années 1980, les concepts de planification et de management stratégique ont peu à peu bouleversé la nature des programmes humanitaires. Centrée sur des activités logistiques, parfois commerciales, l’Unicef prétend anticiper lorsqu’elle lance une alerte globale. Pourtant, «  les famines sont des phénomènes difficiles à prévoir. Parler de famine potentielle est un abus de langage », s’indigne à nouveau Brauman. En Somalie comme ailleurs, il faut absolument différencier les approches pour différencier les réponses et ne pas résumer l’aide à un parachutage de vivres. L’aide alimentaire est un outil qui s’utilise avec précaution car elle génère de l’inflation, affaiblit les économies locales et induit le phénomène de « Pool factor », qui conduit les populations fragiles à quitter leur région d’origine sans jamais pouvoir y revenir.

Dans un article récent, le journaliste ougandais, Charles Onyango-Obbo, rappelle également que les grands acteurs du marché agroalimentaire mondial sont en train de profiter pleinement de la famine, « obligeant la communauté internationale à acheter des millions de tonnes de nourriture dans l’urgence », donc avec une marge de négociation très faible.

La crise en Somalie est avant tout politique, voire diplomatique. Début août, l’ONU lançait un appel aux dons de 2,4 milliards. Or « l’argent ne résout pas tout. Il faut agir vite pour résoudre la crise actuelle, bien sûr, mais il faudra repenser notre manière de faire, mener une approche plus cohérente et à long terme », explique Bathylle Missika, chef de projet pour le Réseau international sur les situations de conflit et de fragilité (INCAF) à l’OCDE.

Aucune évaluation indépendante

Le gouvernement américain a, à lui seul, envoyé 850 millions de dollars en Somalie et, si l’on ajoute les fonds débloqués régulièrement par Bruxelles et les pays arabes, en 20 ans, les sommes destinées à l’aide d’urgence approchent 13 milliards de dollars. Elles n’ont pas évité la crise actuelle.

Sur la période écoulée, environ 85 millions d’euros annuels ont été consacrés à des projets agraires dans la région du Bas Shabelli, une région traversée par un grand fleuve et considérée comme le grenier de la Somalie dans les années 1980 et qui l’est restée bien après la guerre civile. L’ONU y déclare aujourd’hui un état de famine : « soit le travail de l’ONU dans le Bas Shabelli est un échec manifeste, soit l’insécurité alimentaire y est tout à fait surévaluée. Jusqu’à l’année dernière, la Food and agriculture organization (FAO) rapportait que le Bas Shabelli présentait une production excédentaire. Je pense que l’on exagère actuellement l’étendue d’une crise afin de lever plus de fonds », analyse Ahmed Jama, économiste agraire somalien. L’Unicef, avec un budget annuel de 380 millions d’euros, n’intervient pas directement auprès des populations mais supporte plus de 500 programmes dans le Sud de la Somalie. Elle finance plus de cent «  implementing partners » (organisations exécutantes sur le terrain) ou fournit actuellement 490 tonnes de rations thérapeutiques pour les enfants les plus malnutris. Mais derrière ces actions, se cachent des contradictions, voire des dérives évidentes.

En 2003, Saacid, la plus grosse ONG somalienne, a lancé une initiative intitulée « district philosophy  », une alternative au management centralisé qui « vise à construire une gouvernance depuis la base, à l’instar du Somaliland, un exemple concluant en la matière », confie Abdulluhi Herder, qui travaille depuis 18 ans pour Saacid. Pourtant chaque année, les financements sont reconduits de justesse car l’ONU rechigne à soutenir un protocole de réconciliation qu’elle n’a pas elle-même définit : « les agences laissent de côté les initiatives des Somaliens. Soit elles nous font enfin confiance, soit elles viennent travailler ici et non plus depuis les beaux quartiers de Nairobi ! », s’indigne à Mogadiscio, Kadidja Cosoble, experte somalienne en résolution de conflit.

En pratique, les agences de l’ONU distribuent des fonds pour des projets conçus et gérés par elles-mêmes, sans aucune évaluation externe, indépendante des Nations unies. Pourtant, « toute structure sérieuse a besoin d’un contre-pouvoir », s’inquiète Vincent Briard, officier du Haut Commissariat aux réfugiés. Pour l’économiste Ahmed Jama, il s’agit tout simplement de « questions d’éthique sur lesquelles les agences qui travaillent en Somalie doivent s’expliquer, pour les donneurs, mais aussi pour tout le peuple somalien ».

Notes

[1] « A Mogadiscio, la faim s’enracine sur un terreau de confusion politique  », reportage à lire sur regards.fr

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