Accueil > N°20 - Avril 2012 | Chronique par Arnaud Viviant | 18 avril 2012

Alors, on vote ?

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Telle est la question qui plane
en ce moment en librairie pour
le Hamlet citoyen : voter ou ne
pas voter ?
Ou, comme le titre
la revue « Lignes » dans son dernier
numéro : « Non pas : voter
pour qui mais pourquoi voter ?
 »
Une trentaine de personnalités
répondent. On se plonge d’abord
dans la réponse de Jean-Paul
Curnier, un philosophe que l’on
respecte (il apparaissait à la fin
de Socialisme, le film ― et le livre
― de Jean-Luc Godard). Curnier
est sévère avec le mouvement
des Indignés : « Ce que veulent
les enfants indignés des classes
moyennes, ce n’est pas reconsidérer
les fondements des sociétés
dans lesquelles ils vivent,
c’est tout simplement partager
les bénéfices réalisés par celles-ci.
Nous sommes les 99 %, clament-ils, et 1 % des privilégiés s’accaparent les
richesses.
 » On se tourne alors vers Isabelle Garo :
« Je suis de celles et ceux qui pensent qu’il faut
voter
 ». Ouf ! Elle cite Marx : «  Les luttes qui sont
à la fois sociales et politiques ont toujours eu tout
à perdre à déserter cet espace.
 » Elle enfonce le
clou : « Il faut voter aussi, paradoxalement, afin de
ne pas fétichiser le moment électoral, de ne pas
en faire l’alpha et l’oméga de la vie politique.
 » Elle
rappelle ce qu’elle disait dans son livre L’idéologie
ou la pensée embarquée
à savoir que, dans un rapport
de 1975 la Trilatérale (un cénacle d’hommes
d’affaires, de hauts responsables politiques, de
« décideurs » créé en 1973 à l’initiative de David
Rockfeller, Henry Kissinger et Zbigniew Brzezinski,
visant à orienter la politique des États-Unis, de l’Europe
et du Japon) on écrivait cyniquement : « Il y a
des limites désirables à l’extension de la démocratie
politique.
 » Faut-il faire plaisir aux puissants en
s’abstenant ? On tourne la page, et on tombe sur
l’intervention d’un certain Philippe Hauser (bizarrement,
la revue « Lignes » ne présente pas ses intervenants),
lequel exprime une idée intéressante :
« Plus le temps passe, et mieux on pressent de
quoi seront faits les gouvernements de l’avenir : de
larges coalitions où l’union sacrée aura raison de
toutes les luttes politiques réelles.
 » De quoi donner
la trique à Bayrou… Bref, si les fondateurs de
la revue sont sur une ligne dure (ne pas voter), un
certain nombre d’intervenants noient le poisson et
laissent entendre qu’ils vont voter au nom de ce qui
ressemble parfois à un matérialisme résigné…

Proche de la revue « Lignes », Alain Badiou ne
répond pas ici à la question puisqu’il y consacre
dans le même temps un petit opuscule de sa série
« Circonstances », chiquement intitulé Sarkozy :
pire que prévu. Les autres : prévoir le pire
. Cela commence par une « confidence » : Alain Badiou
n’a pas toujours été un adversaire des élections.
Cela est arrivé en mai 1968, quand Sartre écrivit
son célèbre article « Élections, piège à cons ».
Depuis, il n’a plus jamais voté. On retrouvera ici,
exprimé dans un langage clair, ce qu’il a ailleurs
beaucoup dit contre le régime parlementaire, allié
naturel du Capital et « intrinsèquement corrompu »,
mais actualisé aux situations concrètes de l’Égypte,
de la Tunisie, de la Lybie ou encore de la Grèce qui,
on le sait, s’est vue interdire un référendum sur sa
situation. Le plus intéressant dans ce libelle contre
le vote réside peut-être dans une parenthèse. Badiou
écrit : « Beaucoup de gens s’imaginent qu’on
améliorerait la démocratie en disant : un seul mandat
au terme duquel le mandataire est remplacé
par un autre, pas de cumul, voire tirage au sort
des représentants, etc. À mon avis, c’est complètement
bidon.
 » Et le philosophe d’expliquer : « Les
grands barbares souriants du Capital local vont
reprendre les affaires en main et l’élu ne sera tout
au plus qu’un figurant. Si tout le monde sait qu’il
va disparaître à la prochaine élection, vous pouvez
être assuré d’avoir un pouvoir oligarchique à
l’état pur
 ». Lisant cela, on repense à cette phrase
que Jean-François Copé aurait dite à propos des
députés : « Comment faire confiance à des gens
qui se contentent de 5 000 euros par mois ?
 »

À la fin de son opuscule, Alain
Badiou nous conseille de lire
l’ouvrage de Jean Salem, Élections
piège à cons ?
et sous-titré
Que reste-t-il de la démocratie
 ?
publié dans la collection de
vade-mecum philosophiques
assez finauds, Antidote. Alors
on y va. On découvre que Jean
Salem est un ami d’Isabelle Garo,
avec laquelle il anime le séminaire
« Marx au xxie siècle », que dans
son ouvrage il cite plusieurs fois
notre regretté ami Michel Clouscard,
bref qu’il est communiste.
Ainsi écrit-il en conclusion : «  Pour
ma part, j’ai pratiqué depuis trente
ans soit l’abstention désabusée
(ou son équivalent, le vote blanc),
soit le vote en faveur de ce qui
restait du Parti communiste français,
soit, à l’occasion, le vote
pour ce qu’il est convenu d’appeler
l’extrême gauche.
 » Citations
philosophiques à l’appui , Salem
explique ce qu’est devenu le scrutin
majoritaire, et la défiance qu’on
est désormais en droit d’en avoir.

En avril, Arnaud Viviant a lu...

Revue « Lignes » , N° 37, 188 p., 20 €.

Sarkozy : pire que prévu. Les autres : prévoir
le pire
, d’Alain Badiou, éd. Lignes, 93 p., 9,50 €.

Élections piège à cons , de Jean Salem,
éd. Flammarion, collection Antidote, 115 p., 8 €.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?