Accueil > N°11 - Juin 2011 | Chronique par Arnaud Viviant | 18 juin 2011

Badiou et Sartre

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Mehdi médit

Mehdi Belhaj Kacem est un français
d’origine tunisienne qui est
là, plus ou moins marginalement,
dans le paysage des lettres françaises,
disons, depuis vingt ans.
Il a donc commencé très jeune, à
18 ans, en écrivant des romans,
une triplette de romans, dont l’un
assez remarqué, Vies et morts
d’Irène Lepic
, qui parlait d’une tribu
aujourd’hui bien connue, mais
qui à l’époque, au début des années
1990, était encore fort minoritaire
 : la tribu des gothiques, ceux
qui font qu’aujourd’hui Indochine,
voire Mylène Farmer, remplissent
le Stade de France. Jeune, Mehdi
Belhaj Kacem était gothique, il se
promenait en jupe. Et puis, après
ces romans, il décide d’abandonner
la littérature où pourtant un
bel avenir lui était promis, pour
devenir philosophe. Et Mehdi,
qui n’a que le bac en poche, qui n’a jamais mis les pieds à l’université pose à ce moment-là une question dérangeante, laquelle est :
peut-on devenir philosophe de soi-même, sans passer
par l’institution ? Les philosophes autodidactes
existent, bien sûr : le cas le plus connu est celui de
Gaston Bachelard qui, après avoir longtemps travaillé
aux PTT, passera son agrégation de philosophie
à 38 ans, soit l’âge exactement de Mehdi Belhaj
Kacem aujourd’hui. Mais Mehdi, lui, va devenir
philosophe en écrivant des livres, notamment Esthétique
du chaos
où il philosophe à partir d’objets
modernes, tels que le gangsta rap ou le film Matrix.
Un courant qu’on va appeler médiatiquement, à tort
ou à raison, « la pop philosophie ». A l’aube des années
1990, Mehdi Belhaj Kacem est assez star : il
fait la couverture des Inrockuptibles en compagnie
de, excusez du peu, David Bowie qu’il a interviewé
en exclusivité pour le journal ; il est la vedette d’un
film du plus grand cinéaste français vivant, Philippe
Garrel ; il a plusieurs fois eu son portrait en der
de Libé. Et là, il commence à dire un peu partout
qu’on l’ignore mais qu’on a en France un immense
métaphysicien, du niveau de Kant, de Hegel et
même de Platon, et qu’il s’appelle Alain Badiou. A
l’époque, Alain Badiou, un philosophe maoïste professeur
à l’Ecole nationale supérieure, n’est absolument
pas médiatisé, on peut même dire que les
médias l’évitent du fait de ses
opinions politiques. L’histoire
d’amour filial entre Alain Badiou
et Mehdi va durer une dizaine
d’années et aller assez loin
puisque Badiou va publier et
préfacer Mehdi Belhaj Kacem
dans sa collection de philosophie
au Seuil. Mais voilà : c’est
fini. Mehdi publie Après Badiou entouré d’un bandeau rouge proclamant fièrement
« Ni Badiou, ni maître », et il ne publie pas cet essai
n’importe où, il le publie chez l’ennemi, à savoir chez
BHL, dans la collection de philosophie que celui-ci
dirige, entre autres choses, chez Grasset. Ce gros
livre est un livre important. C’est à la fois une autobiographie
intellectuelle, ou comment ce fils d’immigré
tunisien est devenu un philosophe autodidacte ;
c’est aussi le roman de sa quête effrénée d’un père
en philosophie, c’est-à-dire d’un nom, d’une caution
 ; et c’est enfin le pamphlet par lequel le fils
adopté « dans le ruisseau » philosophique, tue finalement
son père. Mais c’est peut-être encore, sinon
plus, le geste initial d’une génération un peu brimée
qui a décidé d’entrer violemment dans la carrière
alors que ses aînés y sont encore et, pense-t-elle,
pour longtemps.

Un homme louche

Ce ne sont pas les entretiens avec Sartre qui
manquent, mais celui-ci, inédit, rend immédiatement
un son neuf. Cela tient d’une part au statut de John
Gerassi dans la constellation sartrienne : il fait partie
de la famille. Il est le fils de Fernando Gerassi,
peintre réfugié en France,
amant de Beauvoir, et meilleur
ami de Sartre qui ne goûtait
pourtant guère la compagnie
des hommes. Il le campera
dans Les chemins de la liberté
sous les traits de Gomez qui,
en 1936, abandonne femme et
enfant (le petit John) pour s’en
aller défendre la République espagnole
dans l’armée de laquelle il
finira général, dernier haut gradé à
défendre Barcelone. D’autre part,
Sartre a officiellement nommé
John pour écrire sa biographie
(son autobiographie, Les Mots,
s’arrêtant lorsqu’il a 13 ans). Ces
entretiens au magnétophone se
déroulent au début des années
1970, Sartre a 70 ans. A cette
époque, il écrit le matin son
Flaubert, l’après-midi rédige des
textes politiques pour La cause du
peuple
et milite le soir à la Gauche
prolétarienne. C’est sans doute
l’époque où Sartre s’est enfin
libéré : après Les mots et le refus
du Nobel, avec la GP et L’idiot de
la famille,
il se sent enfin débarrassé
de sa mauvaise conscience
d’écrivain petit-bourgeois. Il décide
de ne pas parler philosophie,
« laissons ça aux universitaires »,
tranche-t-il. En revanche, avec
John, ils causent beaucoup de politique,
de la Révolution (peut-on
se passer de la case « Terreur » ?)
et des femmes. Un jour John, que
sa petite amie vient de quitter, arrive
en pleurant chez Sartre. « Eh
bien, je vous envie. A 40 ans,
vous pleurez pour une femme, et
moi à 70 ans cela ne m’est jamais
arrivé.
 » Souffrance de Simone de
Beauvoir qui assiste à la scène…

En juin, Arnaud Viviant a lu

Après Badiou

de Mehdi Belhaj Kacem

éd. Grasset, collection Figures, 423 p., 21,50 €.

Entretiens avec Sartre

de John Gerassi

éd. Grasset, 515 p., 23 €.

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