Accueil > N° 31 - Juin 2006 | Par Arnaud Viviant | 1er juin 2006

Ballon rond

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Un soir ordinaire de télévision. Rien que la pitance du prime time, riche en fibres, pour une vie citoyenne, saine, équilibrée. Au « Zapping » de Canal Plus, cette séquence extraordinaire d’un match de foot interrompu à Kaboul par l’atterrissage d’un imposant hélicoptère de l’armée américaine sur la pelouse. Les joueurs, l’arbitre, les entraîneurs et les soigneurs, tout le monde s’écarte en maugréant, tandis que l’hélico, de la taille d’un frelon géant, se pose comme une tornade, en faisant s’envoler les ballons ronds.

On dirait presque une scène de MASH, ce film qui reçut en son temps la Palme d’or, et qui avait pu nous faire croire, pendant une ou deux décennies, qu’après tant de risée sur l’arrière-plan ou, disons, le contrechamp du bourbier vietnamien, l’Amérique n’aurait plus jamais de visée impérialiste. Bah. C’est comme ça. La fiction américaine nous soigne du réel américain, jusqu’à ce que le réel américain nous soigne de sa fiction. « Et ainsi va le monde » comme on dit, avec un certain fatalisme, sur LCI.

Mais revenons au foot. Assez loin de Kaboul, ici même, en Europe occidentale, le ballon rond exhibe de partout ses coutures (1), sa gangrène, avant le grand bain purificateur de la Coupe du monde. Purificateur ? On l’espère, mais rien n’est moins sûr... Ici, l’affaire Domenech qui a réservé ses confidences de sélectionneur national à un opérateur mobile, autrement dit à un opérateur privé, a déjà foutu un gros coup de bourdon à pas mal de monde. Il faut dire que, toute proportion gardée, c’est un peu comme si dans l’affaire Clearstream, le général Rondot ne réservait ses déclarations qu’au seul Figaro...

Résultat ? Pourtant démocrates par essence, certains journalistes sportifs en redeviennent d’un coup furieusement républicains. Argument généralement avancé : l’équipe de France est un bien commun que nul ne peut confisquer à son seul profit. On peut tout privatiser, EDF, GDF, on peut vendre les autoroutes et la tour Eiffel s’il le faut, mais l’Equipe de France de foot, on n’y touche pas. Si bien que, tout à trac, l’émission la plus populaire de RTL, « On refait le match », devient aussi l’émission la plus immédiatement politique de France. Rien à voir avec les altercations surjouées de la classe politique. Les sophistes du ballon rond se déchirent pour de bon.

Il faut dire que dans le football allemand, italien, français, ce n’est plus que série de scandales en cascades, combinazione, trafics en boucles, écoutes téléphoniques, liens avec la mafia rhizomatique pour parler comme Deleuze (ainsi que l’herbe de Deleuze, on pourrait dire que la mafia pousse par le milieu), paris truqués, vente de joueurs sous le paletot, que sait-on encore. Cela s’étale dans les journaux, et si nous étions aux Etats-Unis, le contrechamp de ce bourbier qu’est aujourd’hui devenu le foot aurait déjà donné lieu à moult fictions sarcastiques. Au lieu de cela, c’est Zidane, un portrait du XXIe siècle que l’on peut voir sur nos écrans. Zidane filmé par deux artistes contemporains lors d’un match, par un dispositif quasi policier de quatorze caméras (dont au moins une de la Nasa). Zidane étoile. Zidane, l’arbre qui cache la déforestation du foot. Zidane qui a annoncé son départ, comme Zorro arrive : sans se presser.

Dernière minute : l’affaire Guy Drut prouve qu’il vaut mieux être jugé au tribunal de la haie que devant n’importe quelle autre juridiction. Il faut en effet avoir soif de records, soif d’or, pour occuper un emploi fictif, lorsque, marié à une riche héritière, on est assujetti à l’impôt sur la grande fortune... Amnistié « pour services rendus à la nation », Guy Drut rend encore service à la nation en lui montrant son vrai visage. Un peu comme si Jacques Chirac était filmé par dix-huit caméras dont une de la Nasa, en train d’arroser ses prébendes. Guy Drut, un portrait du XXIe siècle.

1. Pour la Coupe du monde, Adidas a inventé un ballon encore plus rond, en diminuant le nombre de coutures de 32 à 14. Il reste donc encore de la marge pour inventer plus rond que le ballon rond.

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