Accueil > N°13 - Septembre 2011 | Chronique par Arnaud Viviant | 22 septembre 2011

Cinq raisons de lire le nouveau Franzen

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1

Si vous êtes addict aux
séries télévisées, pathologie
assez fréquente de nos
jours, même si on a quand même
l’impression que le pic de l’épidémie
est passé, il n’y a pas de
raison pour que vous ne vous farcissiez
pas les sept cents pages
que Jonathan Franzen a concoctées
spécialement pour vous.
Vous taper « la saison 1 » de
Freedom, équivalente ici au premier
chapitre long d’une soixantaine
de pages, c’est prendre le
risque non négligeable d’enchaîner
sur « la saison 2 », l’une des
meilleures — celle où les personnages
principaux se rencontrent
— et celui ensuite de ne plus
pouvoir vous arrêter jusqu’à « la saison huit ». Franzen a pris soin de ne pas vous
laisser vous ennuyer un seul instant. C’est un bon
scénariste, un excellent dialoguiste. Il a soigné ses
personnages principaux et secondaires. Ils sont
nombreux, mais pas trop non plus. Freedom, si l’on
veut, est un roman tolstoïen,
entre « Mad Men » et
« Californication ». Longtemps le roman a rivalisé
avec le cinéma, au point que ce dernier s’est inspiré
plus souvent qu’à son tour de lui. Mais le phénomène
des séries télévisées, lui, a encore inspiré un
nouveau défi. Franzen relève le gant, au point que
par une comparaison qui ne serait absolument pas
raison, les cinq cents pages du Système Victoria
d’Eric Reinhardt, l’autre très bon roman de la rentrée
(férocement axé, lui, sur la notion de capitalisme
libidinal), ressemblent à une petite maison en
allumettes — ce qu’elles ne sont assurément pas.

2

C’est un grand roman sur le mal le plus
célèbre d’une génération, la dépression, et
les formes très différentes qu’elle peut revêtir.
C’est le roman sur la grande dépression américaine,
pas celle de 29, celle de maintenant. On
peut toujours parler de récession autant qu’on
veut, c’est bien de dépression dont il s’agit, comme
le pointe Franzen. Celle d’une nation fatiguée de
ses nombreuses contradictions. Il faudrait qu’elle
s’allonge maintenant, suggère-t-il, et il la prend ici
par les épaules, en la secouant un peu.

3

C’est aussi le meilleur roman sur le rock’n’roll
qu’on n’a jamais lu. Franzen renvoie au passage
Nick Hornby dans son bac à sable. Il est
de cette génération de quinquagénaire qui connaît
vraiment bien le truc. Ou, pour le dire autrement,
un roman qui cite le groupe Yo La Tengo ne peut
pas être mauvais, même s’il est écrit par Hornby, comme High Fidelity. C’est pointu. Le personnage
du musicien, Richard Katz, leader du groupe punk
culte The Traumatics, avant de connaître le succès
et même d’être nommé aux Grammy Awards
avec un album country, est excellent. Trop coool !
Il ressemble à Kadhafi (bien vu pour un roman
écrit avant les événements libyens). C’est un peu
aussi, en musicien, le personnage de l’écrivain
Hank Moody dans « Californication ».
Comme il n’est que l’un des trois personnages
principaux, j’avais toujours peur qu’il disparaisse
définitivement du livre, comme certaines stars qui
demandent trop cher à l’intersaison de la série. Je
n’ai pas pu m’empêcher, avant même de les lire,
d’aller vérifier que son nom traînait bien dans les
dernières pages.

4

Pour rebondir sur le point précédent, il y a
très peu de références littéraires dans le
roman de Franzen. On sait que Richard Katz,
à 25 ans, lit V de Thomas Pynchon, et, à 45 ans,
Thomas
Bernhardt
(assurément la plus grosse
cote chez les écrivains en ce début de millénaire,
beaucoup plus que Stendhal). Et surtout Patty,
LE personnage féminin du livre, lit Guerre et paix
dans un moment de pure solitude au bord d’un
lac qui n’a pas de nom, comme les rues dans une
chanson de U2. On ne va pas écrire ici que Freedom
est une réécriture du long fleuve tolstoïen,
mais il est cependant évident que Franzen a calqué
les comportements de ses trois personnages
principaux sur ceux de Pierre,
Andrei, Natasha
de ce bon vieux Léon. Si vous n’avez jamais lu
Guerre et paix, c’est dommage, mais vous pouvez
toujours considérer que Freedom est un bon choix
d’entraînement pour le faire. Un peu comme un
camp de base sur l’Himalaya.

5

Franzen écrit bien :
« Le Club de Rome, dit
Abigail,
c’est comme un
club Playboy italien ?
— Non, dit tranquillement Walter.
C’est un groupe de personnes qui
interrogent nos préoccupations à
propos de la croissance. Je veux
dire, tout le monde est obsédé par
la croissance, mais quand on y
pense, pour un organisme mature,
c’est fondamentalement un cancer,
non ? Si vous avez quelque chose
qui vous pousse dans la bouche
ou le côlon, c’est une mauvaise
nouvelle, non ? Donc, il y a ce
petit groupe d’intellectuels et de
philanthropes qui tentent de nous
enlever nos oeillères et d’influencer
les politiques gouvernementales
au plus haut niveau en Europe et
dans l’hémisphère Nord.
 »
Il écrit vraiment bien :
« Si envahir l’Irak était le genre de
chose qu’une personne comme
moi soutenait, cela ne se serait
jamais produit
 ».

En septembre, Arnaud Viviant a lu...

Freedom

de Jonathan
Franzen

éd. de
l’Olivier, 717 p., 24 €.

Le Système
Victoria

de
Eric Reinhardt

éd. Stock, 508
p., 21 €.

Portfolio

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