Accueil > N°8 - Mars 2011 | Chronique par Arnaud Viviant | 15 mars 2011

Monstres médiatiques

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Monstres médiatiques

A la question « de quoi avez-vous
peur ?
 », la chanteuse Patti Smith
répondait : « de la peur ». Cela
pourrait servir d’exergue à l’essai
de Serge Quadruppani, La politique
de la peur
. Certes, on ne
peut pas dire que le sujet soit bien
neuf. Il avait par exemple été traité
en 2007 dans L’horreur sécuritaire
de Jean-Marc Fédida, un avocat
pas spécialement de gauche
(il a défendu Alain Madelin dans le
procès Clearstream), qui s’inquiétait
pourtant de la régression de
nos libertés publiques.

Quadruppani, lui, est de gauche,
sinon, pour parler comme la police,
de l’ultra-gauche. Ce qui fait
l’intérêt de son essai, c’est d’une
part que les choses n’ont cessé
d’empirer en quatre ans, de nouvelles
lois liberticides, qu’il liste, ayant été promulguées à tire-larigot ; d’autre part
que nous bénéficions ici d’une analyse transalpine,
l’auteur passant la moitié de sa vie en Italie.

Deux affaires sont au coeur du livre. D’une part l’affaire
Tarnac, bien connue de nos services, et pour laquelle
MAM aurait déjà dû démissionner. Quadruppani
ne fait que reprendre ici les chroniques qu’il a
écrites sur le sujet pour feu Siné Hebdo ou Rue 89,
avec une analyse judicieuse de l’infantilisation de
la peine : « Comme pour les infantiliser, on assigne
ces trentenaires à résidence chez leurs parents.
 »
D’autre part, l’affaire Cesare Battisti. Depuis le refus
en décembre du président Lula d’extrader l’écrivain
italien vers Rome, on assiste à un étrange renversement
de tendances : un écrivain italien aussi connu
pour son anti-berlusconisme qu’Antonio Tabucchi, a
récemment publié dans Le Monde une chronique
assassine pour ces intellectuels français (BHL et
Sollers en tête) qui défendent Battisti.
Le fait est trop récent pour que Quadruppani en
fasse mention dans son livre, mais il analyse fort
bien comment, dans l’Italie anthropologiquement
modifiée par la télévision berlusconienne, on a fabriqué
un « monstre » médiatique (Cesare Battisti),
comme une contrepartie à la fabrication à un « saint »
médiatique : Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra
qui, après avoir signé en 2004 le texte de soutien
à Battisti, en a depuis discrètement retiré sa signature…
On sait que Saviano vient de connaître à
nouveau le succès grâce à une émission de télévision
suivie par dix millions d’Italiens et que nombre
d’entre eux comptent maintenant sur lui pour jouer
un rôle politique de premier plan.

A lire également sur le sujet de la politique sécuritaire
 : le numéro intitulé « Neuropolice » de la revue
Ravages, avec en particulier l’interview des trois journalistes animant les « Big Brothers Awards » français.
Laquelle commence par cette phrase : «  Le vrai
danger aujourd’hui, ce n’est pas la vision d’Orwell
mais celle de Kafka.
 » Et se termine sur cette autre :
«  Si on a pu faire la révolution sexuelle, on doit pouvoir
faire la révolution démocratique, non ?
 »

Boulin rouge

J’étais adolescent lorsque Robert Boulin a été retrouvé
mort noyé dans les 50 centimètres d’eau d’un
étang de la forêt de Rambouillet ; mais je me souviens
que, dans mon milieu, on ricanait doucement
lorsqu’on en entendait parler comme d’un suicide.
La fille du ministre du Travail de Giscard d’Estaing
a mis longtemps en a en être elle-même persuadée,
mais maintenant elle en est convaincue. Son père a
été tué. Elle pense que les lettres posthumes que
son père a envoyées pour annoncer son suicide sont
des faux. Elle multiplie les témoignages de journalistes
qui, enquêtant dans les années 1980 sur cette
affaire, ont été menacés, placardisés, renvoyés.
Pendant vingt ans, le sujet est tabou. Puis, dans les
années 2000, une nouvelle génération de journalistes
s’empare de l’affaire et multiplie les éléments
et les témoignages accréditant la thèse du meurtre.
Néanmoins, avant cela, la justice
a rendu en 1991 une ordonnance
de non-lieu motivée de la sorte
par la juge Laurence Vichnievsky :
« Sauf à retenir comme certaine
l’existence d’une vaste conspiration

 », l’hypothèse du meurtre ne
peut être retenue… Il reste encore
sept ans avant que l’affaire Boulin
soit définitivement prescrite. Pour
sa fille, le combat continue.

Ecrit sélectif

Il me reste quelques lignes pour
vanter les mérites de L’écologie en
bas de chez moi
de Iegor Gran, un
récit qui s’attaque joyeusement à la
doxa écolo des petits gestes quotidiens
pour « sauver la planète »,
à la religion du développement durable,
au dogme du réchauffement
climatique et au sacerdoce du tri
sélectif. J’en cite juste une phrase,
pour vous appâter : « La démangeaison
écolo serait donc une
manière de recycler sinon le communisme,
au moins une forme
d’utopie révolutionnaire.
 »

Arnaud Viviant a lu

La politique de la peur , de Serge Quadruppani,
éd. Seuil, 224 p., 19 €.

Revue Ravages n°4, « Neuropolice », éd. Hugo et Cie, 157 p., 13,50 €.

Le dormeur du val , de Fabienne
Boulin Burgeat, éd. Don Quichotte,
316 p., 16,90 €.

L’écologie en bas de chez moi , de
Iegor Gran, éd. POL, 188 p., 15,50 €.

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