Accueil > N°13 - Septembre 2011 | Par Arnaud Viviant | 28 septembre 2011

Pure critique de la zonzon

Alain Guyard a décidé de placer l’intrigue de son premier roman en prison,
où Lazare Vilain, un prof venu enseigné la philosophie aux détenus,
va baigner dans les embrouilles de taulards et s’initier aux armes.

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Personne n’a oublié Robert Mitchum dans La
nuit du chasseur
avec ses phalanges tatouées
à la main gauche du mot LOVE et à la main
droite du mot HATE. Eh bien, c’est amusant,
Alain Guyard a exactement le même tatouage,
sauf que chez lui, c’est avec les mots TOUT et RIEN. Un bon
moyen mnémotechnique quand vous passerez en librairie :
les pognes de ce « philosophe forain », comme il aime à se
définir, « en grève illimité avec l’Education nationale », se
plaît-il à ajouter, sont reproduites sur la couverture de son
premier roman, La zonzon. Pour cette raison, et pour d’autres
à venir dans cet article, vous ne devriez pas le rater.

En réalité, Alain Guyard est déjà une petite starlette sur Internet,
où les vidéos de ses cours de philo tournent librement
sur les sites de partage. Ici, on peut le voir, lors d’un séminaire
pour la prévention du suicide en prison, donner en sept
minutes montre en main un cours sur L’Être et le Néant, de
Sartre. C’est splendide, marrant, percutant, et ça laisse tout
le monde scotché. Là, sur une place de village ensoleillée, au
pied de l’église, il explique le concept d’anaïdeia, l’absence
de toute retenue, cher à Diogène, et, non seulement tout
le monde est mort de rire, mais tout le monde comprend.
Diogène Consultants, c’est d’ailleurs le nom de l’association
qu’a fondée Guyard avec d’autres profs de philo, et qui enseigne
partout, sauf dans les écoles : cabarets, maisons du
peuple, bibliothèques de quartier, centres sociaux, bistrots et,
évidemment, zonzon.

Bref, Guyard est le prof de philo que vous auriez rêver d’avoir
en terminale. C’est l’anti-Onfray. Et c’est pourquoi on n’est pas
étonné de lire ceci en quatrième de
couverture de son roman : « Tremblez,
rédacteurs du Philo magazine
et petits philosophes branleurs qui
se la pètent anars et posent en rebelles
en lisant du Onfray… L’hallali
de la philosophie confisquée par
les bourgeois a sonné !…
 » Dans
son premier livre, Guyard raconte
donc sa life de prof de philo en
prison, recruté par le SPIP, le Service
pénitentiaire d’insertion et de
probation (« le truc qui fait dans le
social en prison, comme le porc à
l’ananas dans le sucré au milieu du
salé
 »), en écrivant dans une langue
argotique et imagée, qui tient à la
fois de Frédéric Dard, de Michel
Audiard et d’Alphonse Boudard,
que des « dards ».

Lazare Vilain (c’est le nom du prof)
va donc expliquer en zonzon que la
philosophie y est née, que le premier
des philosophes, Socrate, a
été mis en examen et condamné à
mort. « Donc, la philosophie, c’est
quoi ?
 », demande un taulard. « De
sacrées conversations de parloir,
rien d’autre
 », répond Vilain. Ce sont les meilleurs passages du livre,
on y sent tout le vécu de Guyard, par
exemple quand il raconte combien
un cours sur le doute radical chez
Descartes
fait mouche dans cet univers
où « l’enfermement, le climat
anxiogène, le nombre incroyable de
malades mentaux, l’usage des drogues
font que la frontière entre rêve,
fantasme et réalité s’étiole
 ». Généralement,
écrit-il, c’est l’occasion pour
les détenus « de raconter des prises
de came, ou des expériences psychotiques
ou mystiques
 ».

Mais Vilain n’est pas qu’un bon prof
de philo. Au Kalinka, le bar où il a
ses habitudes, il se fait alpaguer par
Riccioli, un maffieux qui a par ailleurs ses entrées au ministère
de la Jeunesse et des Sports. Riccioli demande à Vilain
d’oublier un peu sa morale kantienne et de faire passer des
enveloppes aux détenus. C’est le début du romanesque dans
lequel va bientôt s’immiscer la belle et mystérieuse Leila, prof
de musique en zonzon et, raconte-t-il, veuve d’un caïd. Vilain
est amoureux, il gagne du blé, le dépense en clandé, mais ça
commence à chauffer pour son matricule. Dans le plus beau
chapitre du roman, le septième, il va s’initier aux armes. Dans
ses chroniques, Jean-Patrick Manchette se plaignait souvent
des auteurs de romans policiers qui confondaient pistolet et
revolver, là il aurait salué un maître. Sur une demi-douzaine de
pages, Guyard fait claquer son sens balistique du dialogue et
de la précision technique : « Le SP 2002 que tu tiens dans
la main est la nouvelle dotation des flics… Les condés, ils
avaient des MAS G1, des vieux Beretta 92F, ou même des
Manurhin avec cinquante ans de service, qu’avaient servi à
la chasse aux Juifs pendant l’Occupation… et combien j’en
ai vu, des Manurhin, avec un bout de Scotch ou un élastique
pour retenir le chargeur… C’était plus une arme de service,
c’était une descente d’organe
 ».

Certes, La zonzon a ses faiblesses, ses passages à vide, et
cinquante pages en trop. Guyard est bavard, sa plume est vagabonde,
il développe des anecdotes inutiles, ne crache pas
sur un énième portrait de taulard marseillais. N’empêche : au
milieu des manèges trop enfantins et des grandes roues de
paon autobiographique, le philosophe
forain est sans doute l’une
des meilleures attractions de cette
rentrée littéraire.

A lire

La zonzon

d’Alain Guyard

éd. Le Dilettante, 288 p. 20 €.

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