Accueil > N°9- Avril 2011 | Chronique par Arnaud Viviant | 26 avril 2011

Un polar atomique (et deux autres bouquins)

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Un polar atomique

La catastrophe japonaise relançant
ici le débat sur le nucléaire,
voici un polar, L’honorable société,
qui tombe à pic, comme tous les
grands livres. Ecrit à quatre mains
par Dominique Manotti, historienne
de formation, et le jeune
DOA (pour Dead On Arrival), il
commence par une phrase de Karl
Marx, extraite de L’idéologie allemande
 : « Toute classe qui aspire
à la domination doit conquérir
d’abord le pouvoir politique pour
représenter à son tour son intérêt
propre comme étant l’intérêt
général.
 » Disons que cela plante
bien le décor. L’action se déroule
en France, entre les deux tours
d’une élection présidentielle, celle
qui oppose Pierre Guérin, ancien
ministre des Finances, à Eugène
Schneider, le candidat de l’opposition. Selon la formule tarte à la crème, toute ressemblance
avec des personnages existant ou ayant
existé serait purement fortuite. Et voici qu’un flic, détaché
au Commissariat à l’énergie atomique, est assassiné
à son domicile. Très vite, on découvre qu’au
coeur de cette sombre histoire, il y a EPR, le Réacteur
pressurisé européen, étudié pour fournir 22 %
d’électricité de plus qu’un réacteur traditionnel, très
décrié par les écologistes de tous poils, et dont la
construction a pourtant commencé à Flamanville,
dans la Manche, en décembre 2007. On sait que
l’EPR, commercialisé par Areva, est un des fleurons
de la technologie française — notre beau pays étant
le deuxième producteur d’énergie nucléaire après
les Etats-Unis. L’un des intérêts de ce roman policier
est, en mélangeant fiction et réalité, d’obliger son lecteur
à une certaine perspicacité, à devenir lui-même
détective, en s’emparant des indices semés à son
intention pour les décoder, le plus d’important étant
assurément le décret 83-1116 du 21 décembre
1983. Tapez cela dans Google et vous comprendrez
alors combien ce roman est une charge sévère
contre Guérin et Schneider (ce dernier, faute d’être
élu, se verra néanmoins soutenu dans sa candidature
à la présidence de la Banque mondiale, par le
tout nouveau Président). Ah, l’idéologie française…

Solipsisme techno

On aime tout ce qu’écrit Pièces et main d’oeuvre, ce
mystérieux collectif qui, depuis Grenoble, au coeur
de la Silicon Valley française, critique et combat le
nouveau monde en train de se bricoler de façon laborantine,
à base de RFID, de puces intelligentes, de nanotechnologies et de « convergences nano-bio et
neurotechnologies », des mots qui effraient par euxmêmes.
On l’aime même ici, dans Techno, le son de
la technopole
, véritable pamphlet contre la musique
techno, dont les accents pourraient pourtant rappeler
par moments ceux, grincheux et grinçants, limite
vieux con, de Philippe Muray fustigeant l’homo festivus.
Une phrase aussi grossière que : « Le droit à
la fête constitue depuis longtemps pour la gauche
l’horizon ultime de la critique sociale
 » aurait pu être
signée par lui. Ce qui rend ici supportable le collectif,
c’est cet ancrage grenoblois qui ne manque
pas d’évoquer cette célèbre phrase du poète Miguel
Torga : «  L’universel, c’est le local moins les murs.  »
C’est parce qu’ils pensent « entre les murs » de
Grenoble, ville qui s’enorgueillit du deuxième taux
d’emplois stratégiques (cadres supérieurs, chercheurs…)
de France, que leur analyse, parfois strictement
haineuse, vaut lecture. Ce qu’ils montrent,
c’est comment la municipalité, après un petit temps
d’atermoiements, a très vite récupéré, à coups de
subventions et de raves encadrées, la scène techno
du cru pour en faire la vitrine artistique et la bande
originale de ses lucratives activités futuristes ; et
comment lesdits artistes, tout underground qu’ils
fussent, n’ont pas résisté longtemps à la demande
des caciques. C’est cette alliance objective entre
l’art et la science, cette collaboration entre les ordinateurs
qui font danser dans le solipsisme avec
les ordinateurs qui fonderont les
lendemains technopoliciers qui feront
déchanter dans un solipsisme
beaucoup plus cruel encore,
que dénonce ici Pièces et main
d’oeuvre — au marteau-piqueur.

Amour nippon

Finissons, ou presque, comme on
a commencé : par le Japon. On aurait
parlé de ce livre malgré la catastrophe.
Mais lui aussi tombe à
pic. Il s’intitule Au Japon ceux qui
s’aiment ne disent pas je t’aime
.
Il est signé Elena Janvier. Sous la
dictature soft de l’ordre alphabétique,
ce livre diaphane recense
les différences culturelles entre
la France et le Japon. « Au Japon
ceux qui s’aiment disent “il y a
de l’amour”, comme on dirait qu’il
neige ou qu’il fait jour.
 » Au Japon,
les machines à laver lavent toutes
à l’eau froide. Au Japon, c’est quasiment
impossible de dire non. On
préfère dire « muzukashii » (c’est
difficile), manière polie de s’évader.
Un livre d’amour du Japon qui
en a désormais tant besoin.

En avril, Arnaud Viviant a lu

L’honorable société , de Dominique Manotti et DOA,
éd. Gallimard, 329 p., 18 €.

Techno, le son de la technopole ,
du collectif Pièces et main d’oeuvre,
éd. L’Echappée, 94 p., 8 €.

Au Japon ceux qui s’aiment ne
disent pas je t’aime
, d’Elena Janvier,
éd. Arléa, 121 p., 13 €.

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