Accueil > N° 6 - janvier 2011 | Par Eric Fassin | 3 janvier 2011

Des fatmas pour taper sur des fatmas

Omerta dans la police ? Sihem Souid s’emploie inlassablement à briser la loi du silence : d’abord de l’intérieur, avec la « police des polices », soit l’Inspection générale des services (IGS) et l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), puis devant la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) et le procureur de la République

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. Elle poursuit aujourd’hui sa lutte dans les médias, après un livre paru en octobre (1) qui raconte son parcours et en particulier ce qu’elle a vu et subi pendant trois ans en tant qu’adjointe de sécurité à la Police de l’air et des frontières (PAF) d’Orly. Fait remarquable, c’est sans renoncer à son métier de « flic » : elle le clame haut et fort, elle ne mène ce combat que parce qu’elle continue d’y croire.

Toutefois, le premier décembre, Sihem Souid est suspendue de ses fonctions par la préfecture de police, pour atteinte à l’obligation de réserve. Pourquoi la sanction, à laquelle elle échappait jusqu’alors en dépit de sa forte médiatisation, intervient-elle à cette date ? Elle n’en est pas vraiment étonnée : en effet, après avoir appris l’avis défavorable de la Halde à la télévision, le 19 novembre (2), elle avait déposé une plainte visant Jeannette Bougrab. Or celle-ci a quitté la présidence de cette institution pour entrer au gouvernement.

En mars 2009, avec six collègues («  deux gouines  », «  une d’origine africaine  » et trois autres «  bougnoules  »), la policière avait saisi la Halde, alors dirigée par Louis Schweitzer, pour harcèlement moral discriminatoire. Si elle avait obtenu satisfaction, en étant réaffectée dès novembre au service de prévention de la préfecture, elle n’avait jamais eu communication de l’avis. Elle accuse donc Jeannette Bougrab : qui, selon la dernière page du livre, aurait publiquement reconnu devant elle, début septembre, la réalité de la discrimination :, d’avoir livré à des journalistes une décision qu’elle-même attendait en vain depuis des mois. Ironie de la situation : l’avis négatif de la Halde reprocherait à Sihem Souid d’avoir transmis des documents confidentiels aux médias...

L’enjeu de cette bataille, ce sont bien les discriminations. Que la plainte vise Jeannette Bougrab, dont la brève transition à la Halde lui aura seulement servi de marchepied pour le secrétariat d’Etat à la Jeunesse, et ce au moment précis où cette autorité indépendante est vouée à disparaître, n’est donc pas un hasard. Sihem Souid décrit en effet dans son livre deux logiques discriminatoires complémentaires : d’une part, à l’encontre des voyageurs que la PAF a pour mission de contrôler à l’aéroport (étrangers ou d’origine étrangère, comme cette femme noire, interpellée pour un problème de bagage, filmée nue dans une cellule) ; d’autre part, à l’égard des policiers eux-mêmes, s’ils appartiennent aux minorités raciales ou sexuelles («  c’est comme ça à la PAF d’Orly : on n’aime pas les « bougnoules », les « nègres », les « pédés » ni les « gouines »  »).

Ces deux logiques sont liées. On le comprend aisément, les pratiques et discours fondés sur la xénophobie ont des effets certains en matière de racisme, les Français qui ont « l’air étranger » se confondant tout naturellement avec ces étrangers qui n’ont pas « l’air français ». Mais il y a plus : les minorités visibles sont dans la société française plus volontiers reléguées dans les emplois moins légitimes. Or la gestion de l’immigration, l’enquête d’Alexis Spire dans les préfectures l’a démontré (3), relève justement de ce que le sociologue Everett Hughes avait qualifié de « sale boulot ». Les minorités visibles sont donc, paradoxalement, surreprésentées parmi les exécutants de la politique d’immigration.

En même temps, elles y sont inévitablement suspectes. C’était le cas de Sihem Souid : s’indignait-elle de la xénophobie et du racisme dont elle était témoin ? «  Tu nous fais chier avec ta justice et ton droit ! Si tu prends leur défense, c’est que t’es d’origine tunisienne, c’est tout !  » La hiérarchie ne lui dit pas autre chose : si elle est écartée, ce n’est pas qu’on lui reproche son travail ; mais s’il y avait un problème, «  vous seriez la première désignée étant donné vos origines  ». Et elle n’est pas la seule : les statistiques sont le moyen de traquer une solidarité coupable entre policiers d’origine étrangère et étrangers. Ainsi d’un officier qui découvre sur son dossier le mot « Arabe », écrit en rouge. «  Est-ce qu’Ymed-quine-s’appelle-pas-Jean-Jacques expulse assez d’étrangers ?  »

Pour échapper à la suspicion, les policiers arabes ou noirs sont donc condamnés à se désolidariser des Arabes et des Noirs. Ainsi cette ancienne collègue, croisée à Orly, qui, sans doute mandatée par sa hiérarchie, s’invite dans un reportage diffusé le 25 novembre sur France Culture, pour assurer au micro qu’elle n’a jamais rencontré le racisme et la xénophobie à la PAF. Il ne s’agit plus seulement, comme naguère, de « l’Arabe (ou du Noir) de service ». En réponse à une question de Franz-Olivier Giesbert sur «  les femmes ministres issues de la diversité  » (au-delà de Jeannette Bougrab), Sihem Souid explique : «  Monsieur Nicolas Sarkozy, notre président de la République, choisit des personnes (...) qui s’appellent Fatma pour taper sur des fatmas, c’est plus simple d’être arabe pour taper sur un autre Arabe  ». Mais il est, on leur en sait gré, des Sihem qui refusent de jouer les Fatma.

Eric Fassin

 [1](2) De la bouche d’Elisabeth Lévy, sur France 2, dans « Semaine critique ! ».

(3) Accueillir ou reconduire , éd. Liber, 2008.

Notes

[1(1) Omerta dans la police. Abus de pouvoir, homophobie, racisme, sexisme , éd. Le cherche midi, 265 p., 18 ?.

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