Accueil > N° 50 - avril 2008 | Par Eric Fassin | 1er avril 2008

Droit au bonheur « Les amoureux au ban public »

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En 1776, la Déclaration d’indépendance américaine pose des droits inaliénables, au premier rang desquels « la vie, la liberté et la poursuite du bonheur » : c’est le geste inaugural de la démocratie moderne. Début 2008, lorsque l’affichage de sa vie amoureuse provoque des remous dans les médias, voire dans l’opinion, Nicolas Sarkozy semble s’en réclamer : « Vous savez, président de la République, ça ne donne pas le droit au bonheur, on n’a pas le droit plus au bonheur qu’un autre : mais pas moins qu’un autre. » Sans doute s’agit-il d’un bonheur intime, nourri des joies de la vie privée, fût-elle exposée publiquement. Mais ce qui est vrai des individus concernerait aussi bien les peuples. En juillet 2007, dans son discours de Dakar, Nicolas Sarkozy proclame ainsi que « l’Afrique a le droit au bonheur, comme tous les autres continents du monde. » Quelle que soit son origine, chacun aurait le droit d’être heureux.

Pourtant, que devient le droit au bonheur lorsqu’on parle d’immigration, et singulièrement lorsqu’elle nous vient d’Afrique ? Non seulement on récuse alors, par principe, tout droit à l’immigration, non seulement on restreint en pratique le droit d’asile accordé à ceux qui fuient leur pays pour raisons économiques ou politiques, même s’il en va de leur liberté, et de leur vie, mais c’est le droit à une vie intime, amoureuse et familiale, qui devient de plus en plus précaire. Le droit au bonheur s’arrête aux frontières de la nationalité française : autrement dit, il est soumis à la condition que chacun reste chez soi. Voire : c’est le bonheur de l’entre-soi.

C’est ainsi qu’on rend toujours plus difficile le regroupement familial : désormais, ce droit est conditionnel. Par exemple, pour rejoindre son conjoint en France, la connaissance de notre langue est devenue une condition préalable : et non plus la conséquence présumée de l’insertion dans notre société. Mais en outre, l’atteinte aux droits est contagieuse : elle touche de plus en plus les conjoints français d’étrangers. C’est vrai lorsque ceux-ci sont en situation irrégulière, mais aussi lorsqu’ils sont en règle. La loi de 2006 sur le contrôle de validité des mariages jette le soupçon sur tous les couples mixtes. Leur vie intime est examinée sans vergogne, dans l’espoir d’entraver cette voie d’accès à la nationalité française par l’accusation de fraude. Sans doute n’exclut-on pas de faire des exceptions à la loi d’airain de la nationalité : avec Ayaan Hirsi Ali, par exemple. Mais cela ne revient-il pas à souligner davantage encore qu’il ne s’agit plus d’un droit, mais au contraire d’une faveur consentie au gré d’un arbitraire administratif ou politique ?

Aujourd’hui, des mobilisations se constituent pour dénoncer ces entraves au droit au bonheur. Déjà la bataille du « mariage gai » avait permis de prendre conscience du sort qu’on fait subir aux couples binationaux, lorsqu’ils sont homosexuels : et ce n’est pas un hasard si, outre l’absence de droits en matière de filiation, la principale restriction que comporte le Pacs concerne l’immigration et la nationalité. C’est autour de ces questions que se bat l’ARDHIS, pour les gays et les lesbiennes, mais aussi les transsexuel-le-s, depuis des années. Mais on commence aujourd’hui à comprendre que les amours hétérosexuelles ne sont pas moins visées par la xénophobie d’Etat : la loi du désir est assujettie à la loi de l’identité nationale. Aussi voit-on émerger aujourd’hui « les amoureux au ban public », « mouvement de couples mixtes pour la défense du droit de mener une vie familiale » (1).

L’enjeu d’une telle mobilisation est essentiel : non seulement pour « eux », mais aussi pour « nous » : elle contribue à contester l’enfermement de la nation française dans une définition racialisée, soit la préférence institutionnalisée pour la famille « de souche ». Mais il y a plus encore. Lorsque le président arbore sans cesse la rhétorique des émotions, de la compassion à l’amour, on pourrait être tenté de lui abandonner le terrain de l’intimité : comment ne pas rejeter cette théâtralité dégoulinante de sentimentalité ? La politique se jouerait ailleurs, dans un espace public défini par la raison, et non par la passion. Au contraire, ce que les amoureux au ban public, par la mise en scène de leurs bals et de leurs baisers, nous donnent à penser, c’est une politique de l’émotion fondée sur la valeur proprement démocratique d’un droit égal au bonheur. Autrement dit, ces amoureux qui ne sont pas « de souche » nous invitent à ne pas concéder le monopole du cœur à la droite nationale. É.F.

Eric Fassin est sociologue, Ecole normale supérieure, chercheur à l’Iris (CNRS/EHESS)

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