Accueil > L’affaire DSK | Chronique par Eric Fassin | 1er juin 2011

Genre, classe, race : une histoire de viol

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A l’heure d’écrire ces lignes, le 19 mai, Dominique
Strauss-Kahn vient tout juste d’apprendre sa
libération sous caution, mais aussi son inculpation
par le grand jury
. Or le procès qui s’annonce
ne s’arrêtera pas à l’établissement des faits ; ce
sera aussi un récit. Quelle histoire, ou plutôt quelles histoires, va t-
il raconter ? D’abord, bien entendu, une histoire sexuelle – mais
en un double sens : il apparaît déjà qu’il y est question de genre,
et pas seulement de sexualité.

« Il n’y a pas mort d’homme », a protesté Jack Lang sur France 2.
Certes, le viol n’est qu’un viol, et non pas un meurtre ; mais ce
qu’on entend aussi, dans la deuxième partie de l’expression, c’est
que la victime n’est qu’une femme, et non un homme. Eloquente
dans son inconscience, une telle réaction de solidarité sonne
ainsi comme l’écho assourdi d’une domination de genre inscrite
dans le viol.

Il s’agit aussi, dès à présent, d’une histoire de classe. Au début,
en insistant sur les 3 000 dollars que coûte la nuit dans cette
suite d’hôtel, les médias ne se contentaient pas de rappeler le
train de vie du présidentiable, en s’inscrivant dans le droit fil des
révélations sur la Porsche ou le tailleur de luxe. Ils signifiaient
aussi l’écart qui le sépare d’une jeune femme habitant le Bronx.
Au fond, le «  coup de tonnerre » du scandale, c’est l’envers grimaçant
du souriant Coup de foudre à Manhattan. Dans cette
comédie romantique de 2003, la Portoricaine Jennifer Lopez est
femme de chambre. Dans le grand hôtel où elle travaille, cette
mère célibataire, qui vit elle aussi dans le Bronx, rencontre un
riche héritier, destiné au Sénat. Leurs amours iront bien sûr
jusqu’au mariage, nonobstant le fossé qui les sépare.

Toutefois, dans la réalité, les rapports de classe n’ont rien d’enchanté.
Sur France Culture, Jean-François Kahn n’a fait que dire,
à son corps défendant, la vérité des choses. Sans doute veut-il,
lui aussi, minimiser voire nier la réalité, puisqu’il se dit « certain »,
ou « pratiquement », « qu’il n’y a pas eu une tentative violente
de viol
 » ; mais pour mieux qualifier cette «  imprudence », il parle d’un « troussage de domestique. » Il ne s’est rien
passé, ou presque, puisque ce qui s’est passé
est normal, ou presque. Si le propos a choqué,
c’est qu’il trahissait une connivence de classe
– au risque de légitimer, sinon un « droit de cuissage
 » moyenâgeux, du moins une prérogative
bourgeoise digne du XIXe siècle.

Cette dimension de classe est d’autant plus révélatrice
qu’elle est l’image inversée de la sévérité
croissante qui s’est développée en France
comme ailleurs à l’encontre des violences envers
les femmes, en particulier dans les années
2000. C’est qu’en réalité, il s’agissait surtout
des « autres » : le scandale des « tournantes » renvoyait
le viol aux « jeunes » des « quartiers ».
C’est pour la même raison que beaucoup
croyaient a priori à la culpabilité des violeurs
dans les caves des cités et qu’aujourd’hui les
mêmes redécouvrent la présomption d’innocence
dans une suite de palace. La sociologie
du viol, comme le montre une recherche du Cesdip
(Centre de recherches sociologiques sur le
droit et les institutions pénales) présentée par
Véronique Le Goaziou, est duelle : alors que les
enquêtes de victimation permettent d’établir
qu’il traverse les classes, ce sont massivement
les milieux populaires qu’on retrouve devant les
Assises…

On aurait bien tort d’oublier que le viol est un
crime à deux vitesses ; d’autant que cette logique
est racialisée : l’histoire qui s’est déjà déployée
dans sa dimension sexuelle, mais aussi
de classe, ne devrait pas manquer de se décliner
aussi en termes de races. La victime présumée
est noire, et le présumé innocent est blanc.
Le « troussage de domestique  » participe d’une
histoire raciale fondamentale aux Etats-Unis : le
viol des femmes noires par les hommes blancs,
protégés par cette « institution particulière »
qu’était l’esclavage, est aujourd’hui encore
gravé dans la mémoire collective. A l’inverse, il
est particulièrement mal venu que des politiques
français, de Jack Lang à Robert Badinter, pour
défendre DSK, dénoncent un « lynchage médiatique
 ». Il faut en effet rappeler que ce sont les
hommes noirs, accusés de viol à l’encontre de
femmes blanches, qui en étaient victimes. Il est
donc troublant de renverser ainsi la réalité de la
domination raciale – comme d’autres parlaient
naguère de « ratonnades anti-Blancs »…

Dira-t-on que cette racialisation est étrangère à
la France, car propre aux Etats-Unis ? C’est plutôt
qu’elle pourrait se décliner ici en des termes
postcoloniaux. Après tout, cette femme, qui avait
obtenu l’asile aux Etats-Unis, est guinéenne, on
la dit musulmane. Elle partage donc avec Dominique
Strauss-Kahn une langue, le français, qui
est celle de la colonisation.

Si les avocats de la défense devaient plaider
le consentement, ils pourraient bien activer du
même coup cette histoire (post)coloniale : la violence
de la domination ne s’est-elle pas donnée,
bien au-delà du registre sexuel, comme consentie
 ? Songeons aux accords bilatéraux que la
France impose aujourd’hui à ses partenaires
africains, en matière d’immigration, sous le nom
orwellien de développement solidaire. Que l’affaire
concerne le patron du FMI, opposé à une
immigrée, ne pourrait que renforcer cette autre
lecture de l’histoire : on quitterait le registre du
contraste culturel transatlantique pour celui de
la domination mondialisée.

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