Accueil > N° 45 - novembre 2007 | Par Eric Fassin | 1er novembre 2007

Immigration et identité française : une politique du savoir

Dans l’actualité se téléscopent

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plusieurs événements qui nous parlent de la place des immigrés dans notre société, mais aussi de l’état de la nation française. D’abord, bien sûr, le projet de loi sur l’immigration et l’intégration de Brice Hortefeux, ministre de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale, avec la controverse publique sur l’amendement ADN. Ensuite, le report de l’installation, prévue le 8 octobre, d’un Institut d’études sur l’immigration et l’intégration, sous la tutelle du même ministère. Enfin, le 10 octobre, l’inauguration furtive de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, dont les historiens avaient claqué la porte après l’élection présidentielle, justement pour protester contre la création de ce ministère. Le tout sur fond d’expulsions brutales, avec des préfets convoqués pour faire du chiffre et les défenestrations répétées de sans-papiers fuyant la police.

Prenons au sérieux le rapprochement entre « immigration » et « identité nationale » préconisé par Nicolas Sarkozy. Les discours sur l’immigration sont bien un révélateur (et un catalyseur) de l’identité de notre pays. Venant après d’autres (en particulier la loi de 2006 jetant un soupçon systématique sur les mariages mixtes), la nouvelle loi s’inscrit à la fois contre l’immigration (elle vise à limiter le regroupement familial, sans pour autant encourager l’immigration de travail) et contre l’intégration (pour les conjoints, la maîtrise de la langue française n’est plus considérée comme le résultat d’une intégration sociale, mais comme un préalable à l’entrée sur le territoire). L’amendement ADN vient couronner cette logique : d’une part, il instaure une discrimination légale entre Français et étrangers ; d’autre part, il biologise les étrangers. C’est donc une logique de ségrégation, et non d’intégration, qui redéfinit la citoyenneté française :d’autant moins républicaine qu’elle est plus racialisée.

C’est une tout autre vision de l’identité nationale que propose la Cité de l’immigration. Bien loin de tout discours sur quelque « rôle positif de la colonisation », cette institution a en effet pour vocation de souligner l’apport positif de l’immigration à la France, sans effacer l’histoire de la xénophobie et du racisme :et ce faisant, au lieu d’opposer l’une à l’autre, d’inscrire l’immigration dans la nation. On comprend dès lors l’absence d’inauguration officielle. L’identité française est définie soit contre l’immigration, soit à partir d’elle : ce sont deux versions incompatibles du récit national qui s’affrontent aujourd’hui, dans une tension politique que les historiens démissionnaires portaient au jour dès le mois de mai.

La lucidité politique des savants n’est pas un effet du hasard. L’étude du passé nous l’apprend, l’immigration n’est pas extérieure à notre histoire ; bien au contraire, elle la définit depuis longtemps de l’intérieur, qu’il s’agisse d’histoire démographique, économique, culturelle, sportive, militaire ou politique. Mais ce que nous révèlent aussi les recherches sur le présent, c’est que la politisation des frontières extérieures creuse les frontières intérieures de la société française. La xénophobie d’Etat nourrit le racisme ordinaire, par la confusion « savamment » entretenue entre les étrangers, les Français d’origine étrangère, et les minorités visibles.

La place cruciale du savoir dans la réflexion sur l’histoire de l’immigration et de l’identité nationale éclaire donc l’Institut d’études sur l’immigration et l’intégration. « Cet Institut a pour vocation de constituer un guichet unifié rassemblant des chercheurs, des universitaires, des administrations et des entreprises privées qui commanditent des recherches sur ces questions » , et son conseil scientifique, présidé par Hélène Carrère d’Encausse (dont on n’oubliera pas l’explication « savante » des émeutes urbaines de 2005 par la polygamie), a pour mission « de dégager les grandes lignes de recherche et de sélectionner des projets d’études qui seront financés par les administrations et les entreprises » . Autrement dit, le ministère de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale dont dépend l’Institut se propose de réorienter la recherche avec ce « guichet unifié ». Si le savoir ne dit pas la vérité que le pouvoir veut entendre, alors, il faut changer le savoir. Sinon, on finirait par s’inquiéter de voir la France renouer avec le roman noir de l’identité nationale, dont l’écho assourdi se fait entendre dans ce qu’il faut bien appeler des « rafles ».

É.F.

Eric Fassin, sociologue, Ecole normale supérieure, chercheur à l’iris (cnrs/ ehess)

Paru dans Regards n°45 novembre 2007

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