Arrivée d'une embarcation au large de Lampedusa. Photo Micniosi.
Accueil > N°8 - Mars 2011 | Chronique par Eric Fassin | 14 mars 2011

Immigration : la préférence française pour la dictature

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

On ne doit pas dire de mal de ses amis. Dans une
question écrite au gouvernement, au lendemain
de la réélection du président Ben Ali en octobre
2009, Eric Raoult proposait la création d’un label
« Pays ami de la France », «  pour les nations
étrangères avec lesquelles nous entretenons des relations
privilégiées d’amitié et qui sont des clients attitrés pour notre
commerce extérieur
 ». Il réagissait contre ceux qui « s’ingénient
à dénigrer certains pays
 », en particulier la Tunisie. C’est bien
sûr le choix de la stabilité : nos amis dictateurs ne sont-ils pas le
rempart de la démocratie contre l’ennemi islamiste ?

Le député de Seine-Saint-Denis, interrogé sur Berbère TV, justifiait
alors l’expulsion d’une journaliste du Monde venue couvrir
l’élection en l’accusant de «  provocation ». Ben Ali réélu avec près
de 90 % des voix ? «  Incontestablement, en Tunisie, beaucoup
de gens aiment le Président.
 » Certes, «  la Tunisie n’a pas les
mêmes critères démocratiques que nous
 » ; mais «  ce pays est
en train de cheminer vers une démocratie à l’européenne
 ». Les
atteintes aux droits de l’Homme ne scandalisaient donc pas ;
en revanche, « si j’apprenais demain (que ceux) qui critiquent
la Tunisie y vont passer leurs vacances, là, je serais choqué
 ».
On n’a pas entendu Eric Raoult lors de la polémique sur les
vacances tunisiennes de Michèle Alliot-Marie. La ministre des
Affaires étrangères avait en effet donné des gages d’amitié au
régime, jusque dans la débâcle : le 12 janvier à l’Assemblée nationale,
ne proposait-elle pas «  le savoir-faire, qui est reconnu
dans le monde entier, de nos forces de sécurité
 » ? Autrement
dit, critiquer le régime interdisait de passer des vacances en
Tunisie ; lui marquer son soutien le justifiait au contraire. On ne
saurait distinguer le pays de son dirigeant.

Qu’en est-il depuis l’effondrement de cette dictature ? Après
Ben Ali, la France de Nicolas Sarkozy garde-t-elle son amitié à
la Tunisie ? On sait les réticences de nos gouvernants devant
les mouvements démocratiques, au Maghreb et en Egypte.
Jean-François Copé s’en défend, le 23 janvier sur BFM TV : «  On ne peut pas dire que la France soit passée
à côté
 » de la révolution tunisienne. Interrogé sur
l’Algérie, il appelle pourtant à la « retenue qui
convient
 » et n’hésite pas, contre la politique
des droits de l’Homme, à invoquer une «  interdiction
d’ingérence
 ». En revanche, « si des dirigeants,
ou un pays, nous demandent de l’aide,
très bien, parfait
 ». Bref, il n’est pas question
d’accompagner le mouvement ; mais il n’est pas
interdit d’y faire obstacle, en soutenant le pouvoir
en place.

Pourquoi ? Le secrétaire général de l’UMP en
fournit la clé. L’important, ce ne sont évidemment
pas les droits de l’Homme. « Il est grand temps
de se poser les vraies questions
 », soit «  ce que
va devenir la Tunisie
 ». Mais cette interrogation
n’est pas envisagée du point de vue tunisien :
« On a tous en tête, en France, tous, la question,
naturellement, des risques de prise de pouvoir
par des fondamentalistes islamiques, avec tout ce que cela
pourrait vouloir dire.
 »
L’argument n’est pas nouveau (« naturellement »). Mais la justification
qui suit aussitôt est éclairante :
« Et deuxièmement la
question majeure de
savoir si jamais une telle dérive devait arriver et
qu’il y avait alors un risque de voir un nombre
important de Tunisiens vouloir immigrer en Europe,
et singulièrement en France.
 »

L’enjeu des révolutions démocratiques, en Tunisie,
en Egypte ou ailleurs, ce serait encore et
toujours l’immigration. Une semaine plus tard,
sur LCI, Dominique Paillé, le nouveau président
du conseil d’administration de l’Office français
de l’immigration et de l’intégration, ne dira pas
autre chose. Il commence par répondre positivement
à deux questions : «  Le premier ministre
a-t-il eu raison de recadrer Jeannette Bougrab
qui a demandé le départ de Moubarak ?
 » puis
«  Est-ce plus grave que les déclarations de
Michèle Alliot-Marie sur la Tunisie ?
 » Michel
Field demande alors : « Redoutez-vous des
conséquences concernant les flux migratoires
des événements du Maghreb et de l’Egypte ?
 »
Dominique Paillé s’accorde sur ce point avec le
secrétaire général de l’UMP : «  Oui. A chaque
fois qu’il y a écroulement de régime, quel que
soit le régime, et notamment de ces régimes
autoritaires, il y a des flux d’immigrants, vers la
France notamment.
 »

Autrement dit, le «  vrai problème », dans cette
logique, ce n’est pas l’islamisme lui-même, c’est
bien l’immigration. La préférence pour la dictature
ne fait qu’en découler. Deux semaines plus tard,
quand des clandestins tunisiens débarquent en
nombre à Lampedusa, le premier réflexe du gouvernement
italien est d’offrir à la Tunisie les services
de sa police. On ne saurait y voir un effet
de l’islamisme : ces diplômés chômeurs tentent
la chance d’une migration économique. Ce n’est
pas pour autant la démocratie qui pousse les Tunisiens
à l’émigration ; mais elle les y autorise. En
revanche, la dictature les condamnait à quitter le
pays, tout en le leur interdisant.
Autrement dit, le régime dictatorial créait une
situation insoluble, en miroir d’un « problème de
l’Immigration » qui, en Europe, a vocation à être
entretenu, et non réglé. Aussi l’ancien ministre
de l’immigration ne résiste-t-il pas au plaisir
d’intervenir. L’actuel ministre de l’Industrie, Eric
Besson, a affirmé, lundi 14 février, qu’il n’y aurait
pas de «  tolérance pour l’immigration clandestine
 » au sujet des flux de Tunisiens vers l’Italie ;
cependant, selon Le Monde.fr, il estimait « que
les soutiens de Ben Ali pouvaient prétendre à
l’asile politique
 ». C’est affirmer que la France
reste fidèle à ses amis, mais aussi à ses amours :
l’immigration comme « problème » sans solution.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?