Accueil > N°7 - Février 2011 | Chronique par Eric Fassin | 6 février 2011

La conscience d’un préfet consciencieux

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Selon un article de L’Est républicain du 11 décembre, avant de quitter la Franche-Comté, le préfet « Nacer Meddah a décidé de régulariser la situation de nombreux demandeurs d’asile répondant “à tous les critères légaux”  » Il y a de quoi être surpris. « Certains élus de gauche et responsables d’associations humanitaires n’en reviennent pas, racontant ici et là que le préfet “fait actuellement le tour des organismes d’aide aux demandeurs d’asile afin de connaître tous les dossiers en souffrance” et ajoutant qu’ils n’avaient “jamais vu ça”. »

On ne s’en étonnera pas en revanche, Nacer Meddah «  nie tout activisme » : « Je fais mon travail de façon absolument normale. En cette période, je visite beaucoup d’hébergements d’urgence et rencontre des associations.  » Bref, les régularisations « se font dans le cadre de la loi et des règlements ». Cependant, il le reconnaît, « ils appelaient une réponse de longue date. Il était de mon devoir de ne pas les laisser en apesanteur. Je m’en occupe rapidement car certains auraient dû être traités beaucoup plus tôt. » Le préfet sortant veut donc laisser place nette.

Le départ de Nacer Meddah faisait déjà jaser. Celui qui était naguère « la coqueluche des politiques », tant de droite que de gauche, est en effet un symbole. Né dans le Pas-de-Calais, d’un père ouvrier et d’une mère femme de ménage, devenu «  pupille de la nation » après le veuvage de cette «  mère courage », il incarne le mérite républicain. En outre, ses parents kabyles venus d’Algérie dans les années 1950 faisaient de lui en 2006 le deuxième préfet (après Aïssa Dermouche), sinon « musulman » (puisqu’il se
dit « pas croyant, et encore moins pratiquant »), du moins «  issu de l’immigration  », nommé par Nicolas Sarkozy. Après l’Aube, il avait été nommé fin 2008 préfet d’un département hautement symbolique : la Seine-Saint-Denis.

Toutefois, le symbole se retourne bientôt : après quatorze mois seulement dans le 93, il est remplacé par un « superflic », proche de Nicolas Sarkozy – Christian Lambert, l’ancien patron du Raid. Il est alors muté dans le Doubs, où il prend ses fonctions en avril 2010. Mais la valse s’accélère : sept mois plus tard, il est écarté, sans se voir notifier de nouvelle affectation. Aucune explication n’est donnée, mais l’ironie est d’autant plus forte que son remplaçant, Christian Decharrière, est le directeur de cabinet d’Eric Besson, qui s’apprête à quitter le ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Un symbole chasse l’autre : la diversité cédait hier la place à la fermeté sécuritaire en banlieue parisienne ; en Franche-Comté, elle s’efface devant la rigueur des quotas d’expulsions.

C’est dans ce contexte que les régularisations de la vingt-cinquième heure prennent tout leur sens. S’il était apprécié pour son affabilité, selon les associations de terrain, et comme le montre le portrait qui lui est consacré dans le deuxième volume de Cette France-là [1], Nacer Meddah ne s’était pas signalé jusqu’alors par une générosité particulière à l’égard des immigrés en situation irrégulière. Il ne peut donc pas avoir été sanctionné pour cette raison. La logique est inverse. C’est la question que ne manque pas de rapporter L’Est républicain : «  libéré » par son éviction, se pourrait-il que l’homme «  laisse parler son coeur » ? Ou, pour le dire autrement, s’il n’a plus rien à perdre, en termes de carrière, un haut fonctionnaire peut-il être tenté d’agir en conscience ?

Son successeur a bien compris le danger. Aussitôt entré en fonctions, il rappelle que «  la régularisation fait partie des textes, mais à titre exceptionnel. Les étrangers qui entrent sur le territoire sans titre de séjour n’ont pas vocation à être régularisés. » Certes, il le reconnaît bien volontiers,
« j’ai effectué des régularisations là ou je suis passé, notamment grâce au vecteur du travail ». Mais l’exception confirme la règle. Serait ce une manière de refuser l’héritage de son prédécesseur ? Christian Decharrière se contente
d’une information : Nacer Meddah « avait effectué onze régularisations en décembre, sur un total de 134 sur l’année ». Une division simple nous le confirme : sur le dernier mois, c’est bien un douzième du nombre annuel. Autrement dit, il ne se serait rien passé.

Si ce chiffre semble trop beau pour être vrai, les médias n’iront pas chercher plus loin. Le plus remarquable est en effet le manque d’intérêt qu’a suscité cette information hors de la presse régionale : en 2006, Nacer était un symbole national ; fin 2010, il n’est plus qu’un enjeu local. Pourtant, le sursaut de conscience de ce préfet consciencieux en dit long sur l’autonomie réelle des préfets dans la politique du « cas par cas » revendiquée par le président de la République pour humaniser les quotas.

La discrétion préfectorale est strictement encadrée : d’une part le bâton (le ministre n’hésite pas à convoquer les préfets dont les résultats lui paraissent insuffisants), d’autre part la carotte. Le Parisien révélait le 28 juin que, « depuis la fin de l’année dernière, dans la plus grande discrétion, les préfets et sous-préfets perçoivent des primes de résultat », qui peuvent « s’échelonner de 14 000 à 66 000 euros » par an – selon des critères définis en 2010 par Brice Hortefeux. Cette prime s’appelle, fort justement, « indemnité de responsabilité ». Le conte de Noël de Nacer Meddah le montre bien : c’est le prix de l’écart entre un travail consciencieux et un travail fait en conscience.

Notes

[1Cette France-là, vol. 2, collectif, éd. La Découverte, avril 2010, 432 p., 18 €.

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