Accueil > N°12 - juillet-août 2011 | Chronique par Eric Fassin | 27 juillet 2011

La fièvre assimilationniste

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S’il faut réduire l’immigration légale, expliquait Claude
Guéant le 15 avril sur TF1, c’est que «  l’intégration
est en panne
 »
. Mais tous les immigrés légaux n’ont
pas vocation à rester en France. Va-t-on demander
aux étrangers de passage dans notre pays, comme
les étudiants par exemple, de « s’intégrer » ? Oui, nous explique le
ministre de l’Intérieur dans une tribune du 31 mai sur LeMonde.fr
(« Quelle France pour demain ? »).

D’un côté, il présente comme une étape «  cette intégration qui,
avec le temps, débouche sur une assimilation réussie, que
j’appelle de mes voeux
 ». D’un autre côté, les deux termes dessineraient
moins une séquence chronologique qu’une distinction
logique : « Je parle d’intégration pour ceux qui ne projettent pas
de rester en France. (…) Je parle d’assimilation pour les autres,
pour ceux qui arrivent dans notre pays avec la volonté de s’y
établir durablement.
 » Bref, l’intégration pour ceux qui partent,
l’assimilation pour ceux qui restent.

Distinguer ainsi, c’est monter la barre des exigences, pour les
premiers comme pour les seconds. On sait que la loi permet déjà
de refuser la naturalisation d’un étranger pour « défaut d’assimilation
 ». Or la politique actuelle vise à diminuer les naturalisations.
Interrogé, le ministre ne s’en cache pas : « Il est exclu de faire
des quotas mais, en toute logique, le chiffre devrait légèrement
baisser.
 » Surtout, ce critère d’assimilation est étendu à ceux qui
s’installent : « épouser notre culture », « se fondre dans un destin
collectif
 », c’est désormais ce qu’attend Claude Guéant, non seulement
de ceux qui aspirent à devenir français, mais également de
ceux dont les enfants pourraient le devenir un jour.

Cette exigence nouvelle rejaillit sur l’intégration. On nous expliquait
depuis longtemps que le contrôle de l’immigration en est
la condition. On a ajouté, avec Nicolas Sarkozy, que l’intégration
est la condition de l’immigration : la loi l’impose désormais pour
le regroupement familial. L’étranger doit ainsi s’initier à la langue
avant même de rejoindre son conjoint en France. L’intégration
n’est plus censée résulter du séjour ; elle serait son préalable.

Mais aujourd’hui, il y a plus. On découvre que les
immigrés qui ont « vocation » à partir doivent aussi
s’intégrer. Comment y réussir ? Cela « dépend,
bien entendu, de la volonté des migrants eux-mêmes,
mais aussi de nous
 ». Claude Guéant
est-il soucieux d’équilibre entre les droits et les
devoirs des uns et des autres ? En réalité, « notre
responsabilité
 », c’est seulement « de nous assurer
que ces nouveaux arrivants seront bien en
mesure de construire la vie qu’ils sont venus
chercher dans notre pays
 ». Autrement dit, il
nous incombe seulement de contrôler leur capacité
d’intégration…

Bref, on attend tout des immigrés, et rien de la
France. Il leur est demandé « d’adopter notre
façon de vivre
 », sans qu’il soit besoin de les
« adopter » en retour. C’est qu’aujourd’hui le mot
d’intégration ne signifie plus « intégrer », mais
« s’intégrer ». C’est « leur » responsabilité, et non
la « nôtre ». Cette dissymétrie dit tout : l’intégration
n’est invoquée que pour tracer des frontières
– et non pour les effacer. Ainsi, d’une part,
l’identité nationale doit être réaffirmée face à
l’immigration, car elle est ce qui fait la différence
entre « eux » et « nous ». D’un autre côté, « notre »
identité doit « leur » être inculquée : « l’apprentissage
de la langue française, de l’histoire de
France, des règles du vivre ensemble qui sont
les nôtres et plus largement de tout ce qui fait
notre identité sont des conditions indispensables

 » à l’intégration.

Pourquoi une telle fièvre assimilationniste ?
C’est précisément que l’intégration est décrétée
impossible. Si l’on demande aux immigrés
de s’intégrer, c’est qu’on les en juge incapables.
Aujourd’hui, l’intégration n’a de sens que par
défaut – comme on parle d’un « défaut d’assimilation
 » : elle n’existe que pour qu’on puisse
déplorer son absence. En outre, si l’on parle
constamment d’intégration, il ne s’agit pas seulement
des étrangers, mais aussi des Français
– du moins s’ils sont d’origine étrangère. C’est le
même vocabulaire qu’on utilise pour ceux-ci, et
pour ceux-là. Ecoutons encore Claude Guéant,
le 22 mai sur Europe 1 : « Contrairement à ce
qu’on dit, l’intégration ne va pas si bien que ça.
 »
Et d’expliquer : « Les deux tiers des échecs scolaires,
c’est l’échec d’enfants d’immigrés.
 » Ces
chiffres n’ont aucun fondement ; mais la logique
politique en est parfaitement claire.

C’est tout l’enjeu du débat qui resurgit sur les
binationaux. La controverse sur les quotas dans
le football aura préparé le terrain : tout se passe
comme si ceux qui jouissent d’une double nationalité,
ou sont appelés à en jouir, étaient suspects
a priori. Le FN occupe ce terrain depuis
longtemps. C’est aujourd’hui, au sein de l’UMP,
la Droite populaire qui l’a rejoint. Le projet de rapport
de la mission d’information sur la nationalité,
dont Claude Goasguen est rapporteur, révélé
par Libération le 22 juin, appelle ainsi à en finir,
ou presque, avec la binationalité. Pour être un
bon Français, il faudrait n’être que cela.

On ne sait si ces propositions seront abandonnées,
ou adoptées. En revanche, on peut être
certain qu’elles auront conforté le nouveau sens
commun politique. Ce qu’il dit est grave ; ce
qu’il suggère l’est plus encore. Si l’intégration,
c’est pour les étrangers qui ont vocation à partir,
alors, on le comprend à demi-mot, ces Français
« désintégrés » n’avaient pas vocation à être ici.

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