Accueil > N°10 - Mai 2011 | Chronique par Eric Fassin | 11 mai 2011

Les bons mots de l’immigration

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«  Les Français, à force d’immigration incontrôlée, ont
parfois le sentiment de ne plus être chez eux.
 »
Le 17 mars, le nouveau ministre de l’Intérieur
semble faire fi de ses prédécesseurs : Nicolas
Sarkozy lui-même ne s’est-il pas engagé de longue
date à contrôler l’immigration ?

En réalité, Claude Guéant prolonge cette rhétorique, tout autant
qu’il la dépasse. En 2005, le futur Président proposait une
nouvelle version, droitisée, de la rhétorique familière du « juste
milieu ». D’un côté, alors que Dominique de Villepin se contentait
de lutter contre l’immigration irrégulière, Nicolas Sarkozy s’en
prenait à l’immigration « subie » – surtout familiale. De l’autre,
il prétendait se démarquer du Front national en récusant « l’immigration
zéro » pour afficher une immigration « choisie » – soit
de travail.

Claude Guéant veut également, selon son expression du 15 avril
sur TF1, « réguler l’immigration régulière ». Mais la nouveauté de
son propos tient à une autre formule, lancée la semaine précédente
dans Le Figaro Magazine  : «  réduire l’immigration légale »,
c’est renoncer à la distinction entre immigrations « subie » et
« choisie ». La présidente du Medef et la ministre de l’Economie
ont d’ailleurs protesté : n’allait-on pas désormais traiter les travailleurs
aussi mal que leurs familles ?

En outre, c’est abandonner les euphémismes. En parlant d’immigration
« subie », Nicolas Sarkozy évitait de rappeler que celle-ci
n’est pas seulement « légale » : le droit à la vie privée et familiale
s’applique aussi aux mariages binationaux et au regroupement
familial. Pour sa part, Claude Guéant reprend à son compte
le discours ouvertement négatif du FN. Marine Le Pen l’a bien
compris, elle qui offre ironiquement d’en faire un membre d’honneur
de son parti…

Comment justifier cette dérive, sans rompre avec la rhétorique
républicaine ? Comment se rallier à l’idéologie du Front national
et le dire sans le dire ? La réponse, c’est l’intégration. L’argument
n’est certes pas nouveau : c’est pour mieux intégrer les étrangers en France, puis leurs enfants, qu’il
conviendrait d’en accueillir moins. «  La question
de l’immigration, c’est la question de la capacité
de notre pays à intégrer les étrangers
 », déclare
Claude Guéant. « Or l’intégration est en panne.  »
La solution proposée a l’apparence du bon sens :
il faut réduire l’immigration, fût-elle légale. « Il y a
à peu près 200 000 étrangers supplémentaires
qui sont autorisés à séjourner en France ; cela
représente, il faut s’en rendre compte, la taille
d’une ville comme Rennes, par exemple. Mon
objectif, c’est de réduire ce nombre de 20 000.
 »

Mais on compte désormais, parmi les immigrés,
les étudiants : en forte progression (+ 28,5 % en
un an), ils représentent en 2010 plus d’un tiers
de l’immigration légale (66 000 sur 189 000). Or
on ne peut parler d’intégration, dès lors qu’ils
ont « vocation » à rentrer au pays, et non à peupler
la France.

Mais surtout, en quoi le nombre est-il un problème
 ? L’immigration familiale (81 000, contre
seulement 31 000 pour le travail), qu’il s’agisse
de mariages binationaux ou de regroupement
familial, n’est-elle pas, au contraire, signe d’intégration
 ? Pour justifier la « panne », Claude
Guéant parle donc chômage : « Il faut savoir
que 24 % des étrangers non-européens qui
se trouvent en France sont des demandeurs
d’emploi. C’est presque trois fois plus que le
taux national.
 » Un biais explique en partie ces
chiffres : les immigrés appartiennent plus souvent
à des catégories surexposées au chômage
– les ouvriers et surtout les jeunes.

Mais toutes choses égales par ailleurs, reste
un surchômage qui frappe les étrangers extraeuropéens,
et plus encore leurs enfants. Ne
serait-il pas dû aux discriminations, plus qu’à
un défaut d’intégration ? L’enquête Trajectoire
et Origines (TeO, Ined - Insee) le montre bien :
« ce sont les populations les plus touchées par
le chômage qui déclarent le plus avoir subi un
refus injuste d’emploi dans les cinq dernières
années
 », soit «  les immigrés du Maghreb et
d’Afrique subsaharienne
 » et leurs enfants.
La corrélation ne vaut certes pas démonstration,
mais elle suggère que le problème ne serait pas
tant « leur » culture que la « nôtre ».

Or les discours sur l’intégration s’emploient toujours
à chercher la cause du problème du côté
des immigrés. Certes, le constat de Claude
Guéant est inversé dans le rapport du Haut
conseil à l’intégration (HCI), publié au moment
de ses déclarations : « L’intégration à la française,
ça marche !
 » Toutefois, il juge que « les ratés de
l’intégration, même minoritaires, sont particulièrement
graves et douloureux
 ». Conclusion ?
Le HCI recommande non seulement «  que les
parlementaires régulent les arrivées en fonction
des possibilités d’accueil, par région
 », mais
aussi que, pour les mariages binationaux, la
venue du conjoint étranger «  soit soumise aux
mêmes conditions de ressources et de logement
que (celle des) demandeurs de regroupement
familial
 ». Pour jouir des droits humains,
il faut en avoir les moyens. On ne s’en étonnera
pas : le HCI regrette justement que l’enquête
TeO « se soit excessivement orientée vers des
questions sur le ressenti des discriminations
 » ;
il lui préfère le « facteur culturel ».

Bref, que l’intégration marche ou qu’elle soit en
panne, pour qu’elle continue ou qu’elle reprenne,
la solution politique est la même : réduire l’immigration
légale – de travail et familiale. A quoi
sert donc le discours de l’intégration ? Encore
et toujours à combattre l’immigration, mais sans
renoncer jamais à la rhétorique républicaine.
«  Il est bon de rappeler, selon le HCI, que l’intégration
n’est pas un problème que l’on résout,
mais un processus qui ne s’achève jamais
. »
Autrement dit, le « problème de l’intégration » est
l’autre nom, républicain, de l’interminable « problème
de l’immigration » qui s’est imposé sous
couvert de lutte contre le Front national.

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