Accueil > N° 47 - janvier 2008 | Par Eric Fassin | 1er janvier 2008

Nicolas Sarkozy contre l’explication sociologique

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Le 29 novembre, à son retour de Chine, Nicolas Sarkozy commente les violences urbaines. Contre l¹interprétation sociale, ou sociologique, il veut imposer une grille de lecture strictement policière : « Ce qui s¹est passé à Villiers-le-Bel n¹a rien à voir avec une crise sociale, ça a tout à voir avec la voyoucratie » ­ il parle même de « trafiquants », comme en 2005 il avait lancé des accusations sans fondements. Fadela Amara ne dit pas autre chose : « Ce qui s¹est passé, ce n¹est pas une crise sociale. » La secrétaire d¹Etat à la Ville justifie ainsi le silence qu¹elle a gardé pendant les événements : « Ce qui s¹est passé à Villiers-le-Bel, après la mort dramatique des deux adolescents, relève d¹abord de l¹ordre public et non pas de la politique de la ville. » Les violences urbaines seraient vraiment violentes, mais pas vraiment urbaines.

En fait, Nicolas Sarkozy préfère une autre explication « sociologique » : « Il y a le malaise social, il y a une immigration qui pendant des années n¹a pas été maîtrisée, des ghettos qui ont été créés, des personnes qui ne se sont pas intégrées. » C¹est donc l¹occasion de justifier une fois de plus « la politique d¹immigration choisie ». L¹essentiel, c¹est que la grille de lecture dispense de prendre des mesures « sociales » : « La réponse aux émeutes, c¹est pas plus d¹argent encore sur le dos du contribuable. » En revanche, « la réponse aux émeutes, c¹est l¹arrestation des émeutiers ». Pour retrouver les coupables, « mettez les moyens que vous voulez », déclare-t-il aux policiers (y compris, on l¹a vu, des récompenses financières aux « témoins »). A l¹inverse, le porte-parole du gouvernement prévient déjà des limites du plan sur les banlieues que Fadela Amara annoncera en janvier : « Le but n¹est pas de déverser une fois de plus des milliards. » Et d¹ajouter : « On n¹est pas là pour refaire un énième plan ciblé sur la pierre. » Pour les banlieues, on a déjà donné. Le président de la République le dit moins crûment : « Après tout ce qui a été fait et bien fait sur les bâtiments, on va investir sur les gens. »

C¹est la rupture revendiquée par Nicolas Sarkozy. En novembre 2005, son prédécesseur se faisait au contraire sociologue pour expliquer les violences dans les banlieues : « Certains territoires cumulent trop de handicaps, trop de difficultés. [?] Des territoires où des enfants sont déscolarisés, où trop de jeunes peinent à trouver un emploi, même lorsqu¹ils ont réussi leurs études. Aux racines des événements que nous venons de vivre, il y a évidemment cette situation. » Comme en mai 2005, lors de l¹installation de la Halde, Jacques Chirac dénonçait « ce poison pour la société que sont les discriminations » : « je veux dire aux enfants des quartiers difficiles, quelles que soient leurs origines, qu¹ils sont tous les filles et les fils de la République. » On mesure le chemin parcouru, quand on entend Fadela Amara déclarer aujourd¹hui : « Ce n¹est pas parce qu¹on est pauvre, exclu, discriminé, que l¹on peut tout saccager. » Sur la fracture sociale et raciale, il n¹y aurait plus qu¹une chose à dire : ce n¹est pas une excuse.

En effet, le président ne veut voir que des victimes et des coupables : il n¹y a plus de place pour l¹explication. Aussi, dans son tribunal permanent de la sécurité intérieure, la sociologie sonne-t-elle comme une dangereuse excuse. « Je réfute toute forme d¹angélisme qui vise à trouver en chaque délinquant une victime de la société, en chaque émeutier un problème social. » Il se fait donc menaçant : « Quand on veut expliquer l¹inexplicable, c¹est qu¹on s¹apprête à excuser l¹inexcusable. » La formule a une histoire. Nicolas Sarkozy l¹employait déjà le 16 décembre 2004 en Israël, à propos de l¹antisémitisme, et il la reprend le 7 novembre 2007 à Washington, devant l¹American Jewish Committee : « Je suis prêt à répéter cette phrase autant de fois qu¹il le faut. » Et d¹expliquer : « Les analyses intellectuelles pour expliquer les différentes façons d¹arriver à l¹antisémitisme ne sont que des formes de complicité indirecte. » Bref, « trop d¹intelligence en la matière conduit à une forme de complicité ». Sans même parler de l¹écho entre antisémitisme et banlieues, le message est clair. Une fois encore, le président prétend contrôler l¹interprétation des faits sociaux. L¹enjeu, ce ne sont donc pas seulement les sciences sociales ; c¹est la société elle-même. É.F.

Eric Fassin, sociologue, Ecole normale supérieur, chercheur à l’Iris (CNRS/EHESS)

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