Accueil > N° 3 - octobre 2010 | Par Eric Fassin | 8 octobre 2010

Roms : l’Europe forteresse lézardée

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Le 30 août, interviewé sur Radio Classique, Eric Besson rétorquait aux critiques : «  Nous avons, en matière d’immigration, la même politique que les socialistes espagnols, les socialistes portugais, les socialistes grecs ou, jusqu’à il y a trois mois, les travaillistes britanniques . » L’argument est familier. Depuis qu’il a pris ses fonctions, le ministre aime à le répéter à l’adresse des socialistes français. Sa politique serait la seule possible : la preuve, transcendant les clivages, elle fait l’unanimité en Europe. Il reprend aussi un défi dont il est coutumier : «  Il n’y a jamais eu stigmatisation des étrangers. Je mets quiconque au défi de trouver un mot qui dise cela . » Et d’ajouter enfin : «  Mais la spécialité française, c’est la polémique, l’amalgame et l’auto-flagellation. Il n’y a qu’en France qu’on fait référence à la collaboration, à Vichy ... »

Or chacune de ces affirmations va se trouver démentie en deux semaines. Le 9 septembre, le Parlement européen adopte une résolution s’inquiétant de «  la vague de stigmatisation des Roms  », et exhorte la France à «  suspendre immédiatement toutes les expulsions de Roms  ». Mais le même jour, Le Canard social révèle une circulaire du 5 août appelant à évacuer 300 campements illicites d’ici trois mois, et «  en priorité ceux des Roms  ». La Commission européenne se réveille en conséquence.

Le 14 septembre, sa vice-présidente : chargée de la justice, des droits fondamentaux et de la citoyenneté :, Viviane Reding, est d’autant plus virulente qu’elle se sent flouée par les représentants de la France : «  C’est une honte  ! » Et d’enfoncer le clou : «  J’ai été personnellement choquée par des circonstances qui donnent l’impression que des personnes sont renvoyées d’un Etat membre uniquement parce qu’elles appartiennent à une certaine minorité ethnique. Je pensais que l’Europe ne serait plus le témoin de ce genre de situation après la seconde guerre mondiale . » Voici donc la France menacée de sanctions par l’Europe.

On aurait beau jeu de rappeler que la « honte » était hier encore du côté de l’Europe, qui s’alignait sur la France : le Parlement adoptait en effet, le 18 juin 2008, la « directive retour », qui durcissait les conditions de détention et d’expulsion des immigrés ; et les scrupules n’embarrassaient guère le Conseil européen au moment de signer, les 15 et 16 octobre de la même année, le Pacte européen sur l’immigration et l’asile, avant de se réunir les 3 et 4 novembre pour un sommet sur l’intégration, sous la présidence française, à Vichy. Sans doute. Mais on redécouvre, à l’heure où elle se lézarde, que l’Europe n’est pas condamnée à se définir comme une forteresse.

Jusqu’au milieu des années 2000, les politiques des Etats européens divergeaient d’ailleurs nettement : la Grande- Bretagne et l’Espagne misaient alors sur l’immigration, alors qu’après 2002, la France était déjà engagée dans une politique dictée par la concurrence électorale avec le Front national. C’est seulement en 2005, au moment du double échec référendaire du Traité constitutionnel européen, en France et aux Pays-Bas, que Nicolas Sarkozy proposera la lutte contre l’immigration subie en guise de réponse aux « nonistes ». Désormais, au lieu d’opposer la nation à l’Europe, comme on le faisait depuis les débats sur le traité de Maastricht, l’Europe était présentée comme le rempart protégeant les identités nationales contre l’immigration ; et la solution française au déficit démocratique de l’Europe allait être reprise par nos voisins.

Nous sommes peut-être à un tournant. C’est qu’à la différence des Africains, les Roms sont européens. Tolérer la politique française mettrait en danger l’existence même de l’Europe. C’est ainsi que l’ambassadeur de Turquie auprès de l’UE, non sans ironie, s’est déclaré «  très heureux de voir la Commission montrer la même sensibilité aux violations des droits de l’homme qu’elle le fait dans les pays candidats ou dans les pays tiers  ». Certes, contre l’Europe, la France ne manque pas de soutiens : du Front national à la Ligue du Nord : mais désormais, Eric Besson ne pourra plus se réclamer de l’Europe pour légitimer la politique d’identité nationale.

Eric Fassin

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