Accueil > N° 5 - décembre 2010 | Par Eric Fassin | 7 décembre 2010

Un ministère sans fin ?

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La disparition du ministère de l’Immigration et de l’identité nationale, à l’occasion du remaniement gouvernemental du 14 novembre, plonge ses critiques dans l’embarras. D’un côté, si sa création apparaissait en 2007 comme un recul démocratique, justifiant d’appeler à sa suppression, pourquoi ne pas s’en réjouir aujourd’hui ? D’un autre côté, comment croire que le rattachement de l’immigration au ministère de l’Intérieur : qui plus est sous la responsabilité du premier titulaire du poste, Brice Hortefeux, condamné le 4 juin pour injure raciale : marque la fin de la xénophobie de gouvernement ?

L’ambivalence des adversaires de la politique d’immigration, qui s’exposent à paraître soit naïfs soit grincheux, est réelle. On peut certes légitimement se réjouir de cet aveu d’échec. Ne l’oublions pas : la nouveauté de la politique sarkozyenne n’aura pas été de stigmatiser les étrangers : même si elle a contribué de manière décisive, non seulement à la libération de la parole xénophobe, mais surtout à sa production. En effet, il y a bien longtemps qu’en France, sous les gouvernements de gauche comme de droite, l’immigration est considérée comme un « problème ».

La rupture selon Nicolas Sarkozy, c’était plutôt l’affichage décomplexé d’une politique présentée par ses prédécesseurs comme une simple concession à la réalité, tant économique que politique. «  On ne peut pas accueillir toute la misère du monde  » , laphrase de Michel Rocard était désormais assortie d’une nuance importante : «  accueillir dignement  ». C’était passer d’une politique subie, faute de mieux, à une politique choisie, comme une ambition. Pour le Président, renoncer aujourd’hui au ministère dont le candidat avait fait son drapeau, c’est donc aussi renoncer à cette fierté.

Les propos d’Eric Besson dans Le Figaro , anticipant son départ, sont révélateurs : «  Si je quitte le ministère de l’Immigration, ce sera la tête haute, fier du travail accompli et des résultats obtenus . » A l’évidence, ce déni est un aveu : la « tête haute » annonce un « profil bas ». La « white pride » du « grand débat » sur l’identité nationale ne va plus de soi.

Néanmoins, c’est à bon droit qu’on peut s’inquiéter : l’immigration n’a-t-elle pas sa place au moins autant au ministère des Affaires étrangères, ou des Affaires sociales, qu’à l’Intérieur ? Si Nicolas Sarkozy a prétendu se distinguer du Front national en se faisant le chantre de l’immigration « choisie », pourquoi le ministère du Travail n’est-il pas concerné ? A l’évidence, cantonner désormais l’immigration au ministère de l’Intérieur, c’est définir cette politique exclusivement en termes de police : comme si l’asile ou les mariages binationaux, par exemple, relevaient uniquement de l’ordre public. Ce n’est donc pas un hasard si disparaissent, en même temps que « l’identité nationale », deux autres volets du ministère d’Eric Besson : « intégration » et « développement solidaire ».

Les deux lectures, optimiste et pessimiste, ne sont pourtant pas incompatibles. En réalité, la politique d’immigration mise en place par Nicolas Sarkozy visait à habiller d’une rhétorique propre à la démocratie une pratique contraire à ses principes fondamentaux. Rappelons-nous en effet : l’identité nationale s’adressait aux électeurs du Front national, tout en se réclamant de valeurs républicaines : au premier rang desquelles la liberté des femmes et l’égalité entre les sexes. Abandonner cette noble rhétorique, pour faire de l’immigration une simple question de police, c’est tomber le masque. On l’a vu cet été lorsque, renonçant à se démarquer du Front national, le président de la République a repris à son compte la confusion entre immigration et délinquance.

Le 16 novembre, dans un entretien télévisé, Nicolas Sarkozy se justifie longuement. Il le reconnaît, le débat sur l’identité nationale «  a provoqué un malentendu  » : et «  j’en prends toute la responsabilité  ». Aussi se veut-il pragmatique : «  donc, j’ai renoncé à l’identité nationale comme mots, mais sur le fond des choses, je n’y renonce pas  ». Il n’est plus question que d’immigration clandestine ; or «  seul le ministre de l’Intérieur a le moyen de réguler les flux migratoires  ». Et de citer le propos de Michel Rocard, sans l’assortir désormais de sa requalification « décomplexée » («  dignement  »). Il ne parle plus que «  panne d’intégration  », «  ghettos  » et «  burqas  »...

Un mot, emprunté à l’anglais, dit sans doute la vérité de la nouvelle orientation politique : «  Si on ne maîtrise pas les flux migratoires, on organise le « collapse » de notre système d’intégration . » Il s’agit bien d’une menace d’effondrement : non de la société, mais de cette politique. Le Président reconnaît son échec ; toutefois, il est contraint d’en faire toujours plus. On ne change pas une équipe qui perd : Nicolas Sarkozy est condamné à la fuite en avant, faute de mieux, et désormais sans fierté.

Eric Fassin

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