Accueil > N° 2 - septembre 2010 | Par Eric Fassin | 24 septembre 2010

« Voyou » ou « facho », faut-il choisir ?

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//Français ou voyou, il faut choisir//. » Christian Estrosi résume ainsi le discours de Grenoble. Le 30 juillet, le président de la République durcissait encore son discours sur l’immigration et l’identité nationale, en mobilisant un autre terme, l’insécurité. Plutôt qu’un retour à la « double peine », naguère dénoncée (mais jamais abrogée) par Nicolas Sarkozy, c’en est l’extension : il ne s’agit plus seulement d’expulser des immigrés (fussent-ils Européens, comme les Roms) mais de déchoir de leur nationalité des Français naturalisés, voire des « Français d’origine étrangère ». La frontière ne passe plus uniquement entre Français et étrangers, mais parmi les Français : avec cette politique raciale, il faut donc parler de rupture.

Face à ce discours, l’opposition hésite. Chez les moins pusillanimes, on entend deux critiques bien différentes. Cuieusement, c’est Michel Rocard qui exprime la plus radicale en déclarant, dans Marianne, le 6 août : «  On n’avait pas vu ça depuis Vichy, on n’avait pas vu ça depuis les nazis . » Dans le même numéro, un titre barre la Une : « Le voyou de la République ». La majorité s’en est bien sûr indignée. Jean-François Kahn y répond pourtant à l’ancien premier ministre socialiste : c’est la riposte alternative. L’attaque est ainsi assortie en couverture d’une explication, qui résume son article : «  Xénophobe et pétainiste ? Certes pas. Mais aucun interdit moral ne l’arrête. Et pour garder le pouvoir, il est prêt à tout . »

La distinction est d’importance. Le discours de Grenoble semble en effet donner raison à ceux qui, tel Alain Badiou, ont crié au pétainisme. L’ancien directeur de Marianne le reconnaît : «  Même au plus sarkozyste des Français d’ascendance juive, ça rappelle furieusement quelque chose . » Bref, «  pour une fois, exceptionnellement, la référence est fondée. Totalement fondée . » Mais Jean-François Kahn en conclut néanmoins : «  Sarkozy n’est pas plus « pétainiste » ou même « maurrassien » qu’il n’est « xénophobe », « raciste » ou « facho » . » C’est simplement «  un voyou de banlieue, dont la banlieue serait Neuilly  ».

Il ne s’agit pas seulement de distinguer l’homme du discours, ou la démagogie de l’idéologie. Après tout, le résultat est le même : le cynisme peut faire le lit du fascisme. L’enjeu est plus profond. « Dérive sécuritaire », « dérapage populiste », « relents nauséabonds », « stigmatisation des populations » ? Cette «  logomachie éculée  » ne ferait que «  renvoyer la gauche à ses vieux démons  », en la coupant des «  couches sociales les plus populaires  ».

Loin de reprocher au Président de constituer l’immigration en problème, Jean-François Kahn lui fait grief de l’avoir «  favorisée  » : «  Certes, on a restreint, pour la galerie, l’application du droit d’asile ou de regroupement familial. Mais, sous la pression de l’aile la plus réactionnaire du Medef , écrit-il sans souci de la réalité derrière le discours. On a très officiellement encouragé l’immigration dite de travail  », encourageant les clandestins... Sa critique virulente débouche, non sans paradoxe, sur la remise en cause du «  principe stupide de l’acquisition « automatique » de la nationalité  » par les enfants nés en France de parents étrangers. Quant à la double peine, «  personnellement, ce principe [sic] ne m’a jamais choqué  ».

Une telle ambiguïté n’est pas réservée à Marianne . Elle menace toute la gauche. Même Daniel Cohn-Bendit, qui s’insurge dans Le Monde du 17 août contre le discours de Grenoble, semble hésiter entre les deux critiques. Accusant Nicolas Sarkozy de «  prendre les Français pour des cons  », il ne tranche pas entre «  malveillance  » populiste et «  stupidité  » inefficace. D’un côté, c’est bien au nom de leur combat anti-totalitaire qu’il appelle Bernard Kouchner et André Glucksmann à sortir du silence. De l’autre, il s’en prend à la «  posture de vierge outragée  » de la gauche qui, au mépris de l’opinion, éviterait les questions qui «  dérangent  » («  Oui, parmi les Roms, il y a des organisations criminelles . »). Or il faudra bien choisir entre les deux logiques : soit le Président apporte les mauvaises réponses à de bonnes questions ; soit le « problème immigré », tel qu’il le définit, nous ramène à grands pas vers les années 1930.

Éric Fassin

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