Accueil > N°7 - Février 2011 | Chronique par Leila Chaibi | 8 février 2011

Précaires à la porte

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Une grande bourgeoise platinée
sort de l’hôtel Bristol coiffée d’un
chapeau de fourrure. Le long des
galeries d’art et des magasins de
luxe de la rue du Faubourg Saint-Honoré, elle
fait du lèche-vitrines. A l’angle de l’avenue Matignon,
elle s’attarde devant une paire de chaussures
à 4 200 euros. Plus loin, elle est surprise
par une nouveauté derrière une vitrine, quelque
chose de tout à fait insolite pour cette dame
guindée : des jeunes précaires.

Depuis le 27 décembre, avec mes copains du
collectif Jeudi noir, nous occupons un immeuble
de bureaux de 2 500 m2, à deux minutes à pied
de la place Bauveau et quatre minutes de l’Elysée.
En réquisitionnant ce bâtiment vide appartenant
à Axa pour y héberger des mal-logés,
nous avons voulu, une nouvelle fois, dénoncer
la spéculation immobilière qui sévit à Paris.
Depuis la première opération de ce type menée
par Jeudi noir, il y a quatre ans, nous n’avons
cessé de titiller le gouvernement pour qu’il mette
en oeuvre une réelle politique de lutte contre la
crise du logement. Au
rythme des expulsions,
des nouvelles ouvertures
et des actions
coup de poing, on a vu
défiler les ministres du
Logement qui nous ont
royalement ignorés.

Le logement est désormais
une denrée rare.
Sur le marché privé
les loyers continuent
d’augmenter, si bien
que même un salaire ne
permet plus de louer un
appartement. Le parc de logement social est
inaccessible, dix ans d’attente sont nécessaires
dans la capitale pour obtenir un HLM. Pourtant,
il y a 136 000 logements vacants à Paris, et
5 millions de mètres carrés de bureaux vides en
Ile-de-France. Ces espaces servent les intérêts
de spéculateurs qui s’enrichissent en dormant
alors qu’ils pourraient profiter aux 3,5 millions de
mal-logés que compte notre pays.

Pour nous faire entendre des pouvoirs publics,
nous avons choisi de squatter leur territoire
avec l’espoir qu’ils ne pourraient plus faire la
sourde oreille, proximité présidentielle oblige.
Avenue Matignon, en plein coeur de ce quartier
de richesse et de pouvoir, nous nous sommes
installés avec des familles, des étudiants, des
précaires… Histoire de leur rappeler l’existence
du droit au logement.

Alors pour se venger de ce pied de nez, ou
pour éviter la contagion de la précarité dans
cette zone dorée, notre voisin Brice Hortefeux,
ministre de l’Intérieur, a envoyé les CRS. Depuis
le 7 janvier, jour de l’officialisation de la réquisition
citoyenne, un blocus policier filtre l’entrée
du bâtiment.

Une liste VIP (Very Important Précaire) d’occupants
est autorisée à aller et venir sur présentation
d’une carte d’identité. Si vous êtes élu de la
République, vous avez le droit de rentrer dans
l’immeuble. Si vous êtes Xavier Mathieu, élu syndical
des Conti, vous ne pouvez pas rentrer. Si
vous êtes un simple citoyen, vous restez sur le
trottoir. Si vous êtes une lampe de chevet, vous
ne pouvez pas rentrer, sauf si vous êtes accompagnée
d’un élu. Si vous êtes un radiateur ou
un tabouret, la porte reste fermée. Dans cette
République de l’absurdité, peut-être Père Ubu
aurait-il le droit de rentrer ?

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29 décembre 2013
Par Leila Chaibi

Billet doux

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