Exposition universelle de Paris, 1900, village tunisien. Brooklyn Museum Archives.
Accueil > N°8 - Mars 2011 | Chronique par Leila Chaibi | 14 mars 2011

Précaires de tous les pays…

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Depuis la mi-janvier, c’est la
grande classe d’avoir des
origines tunisiennes.
Le midi
avec les collègues, le soir avec
les camarades militants, et le
week-end avec les potes, je me la pète, parce
que j’ai du sang révolutionnaire. Je me permettrais
presque de faire la leçon aux théoriciens
professionnels du soulèvement populaire qui
veulent transposer la révolution tunisienne dans
l’Hexagone. Ceux-là m’ont maintes fois rembarrée
tout au long de mon parcours militant :
«  Tes luttes de chômeurs et de précaires, ce
n’est pas prioritaire. La révolution démarrera
dans les entreprises, il faut se concentrer sur
l’organisation des prolétaires sur leurs lieux
de travail.
 »

Or, la révolution tunisienne s’est amorcée en
dehors des usines. Mohamed Bouazizi n’était
pas ouvrier : il était au chômage. Il survivait en
vendant des fruits et légumes, sans autorisation.
Brusquement privé de son outil de travail par la
police, désespéré, il s’est aspergé d’essence et
immolé. Suite à ce tragique événement, n’ayant
plus rien à perdre, des centaines de diplômés
chômeurs ont envahi les
rues en réclamant du
pain et du travail.

Des jeunes, comme mes
cousins, ont cru que
l’université serait un rempart
contre la pauvreté
et leur permettrait de
trouver un emploi, une
maison, une famille et
de quoi la nourrir. Bref,
d’obtenir une vie plus sereine.
Bac + 4, bac + 5,
finalement, ils sont
contraints durant l’été de
vendre des tatouages au henné sur les plages
aux touristes huilés pour gagner quelques pièces
de monnaie. Une vie tellement insupportable que
certains ont fini par s’engager dans le seul secteur
qui n’a jamais connu la crise durant les vingttrois
années du régime Ben Ali : la police. Malin,
le dictateur a entretenu la pénurie d’emplois
dans tous les secteurs de l’économie… pour
mieux recruter des flics à son service !

Evidemment, il n’est pas question d’appliquer
mécaniquement la recette révolutionnaire tunisienne
en faisant abstraction des différences
sociales et politiques qui existent entre les deux
pays. Mais en France comme ailleurs, il serait
temps d’arrêter de dissocier et d’opposer les
travailleurs précaires à « la classe-ouvrière-consciente-
et-révolutionnaire ». Quel que soit le
visage du capitalisme, qu’il s’agisse de celui de
Ben Ali, de Moubarak ou de Sarkozy, il a fait de
la précarité le poumon de son propre système :
chacun de nous, tremblant de se faire aspirer
dans son infernale spirale.

De Tunis à Berlin ou du Caire à Brest, les livreurs
de mal-bouffe sous-payés, les squatteurs
expulsés, les vendeurs de beignets sur le sable
brûlant, les jeunes marchands de légumes à la
sauvette, les biffins maltraités, les femmes sans-papiers
nettoyeuses de bureaux de start-up, les
étudiants sous-salariés, les chômeurs invisibles,
les stagiaires éternels, savent maintenant qu’ils
peuvent lancer un mouvement prêt à désobéir
à la loi de la peur… S’ils ont le chiffre du profit,
nous avons le nombre de la colère et les précaires
seront désormais le coeur battant de la
révolte. Celle qui mettra dehors nos dirigeants
qui ont tant aimé profiter des vacances d’affaires
ensoleillées auprès des dictateurs déchus du
Maghreb !

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29 décembre 2013
Par Leila Chaibi

Billet doux

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