La chose se produit rarement dans le cinéma américain, elle n’en reste pas moins fascinante à observer. Je veux parler de l’introduction d’une subversion profonde dans certaines de ses productions, et ce, malgré le contrôle de l’ensemble des étapes de fabrication du film, du scénario au montage final, par l’ensemble du système hollywoodien. Prenons le cas Time Out, dernière production 20 th Century Fox. Au premier abord, rien d’autre qu’un film mainstream de plus, dont l’argument commercial tiendrait principalement à la présence à l’écran de l’ex-idole teenager Justin Timberlake. Et pourtant. À peine caché derrière un pitch d’anticipation soft, le film se révèle être un véritable pilonnage en règle des principaux piliers du capitalisme mondialisé.
Pour mettre à jour l’horreur du système économique, il aura suffi de se pencher sur le vieil adage entrepreneurial selon lequel « le temps c’est de l’argent » et de le retourner comme un gant pour en faire l’idée maîtresse du scénario. Dès lors, l’argent c’est du temps, du temps de vie. Résultat, une société fictive où les humains ont été génétiquement modifiés pour ne plus vieillir à partir de 25 ans, et dans laquelle il faut littéralement gagner sa vie, son existence, sans crédit possible. À la seconde où le compteur, qui s’affiche numériquement sur l’avant-bras, tombe à zéro, la machine humaine s’arrête, et meurt, irrémédiablement.
Non content d’avoir levé un bon gimmick narratif, Time Out va plus loin en dénonçant la spoliation par quelques-uns du temps de vie produit par le plus grand nombre. Derrière le masque d’une société où l’égalité théorique se manifeste via l’arrêt du vieillissement à 25 ans, la caste dirigeante maintient son contrôle sur le reste de la population, soit en augmentant les cadences, soit en organisant l’inflation des produits de première nécessité, payés en temps de vie. Ça ne vous rappelle rien ? Ainsi l’immortalité pour tous promise par la génétique reste-t- elle l’apanage de la seule oligarchie bancaire.
Pour faire passer cette critique néomarxiste du système, on aurait pu penser qu’Andrew Niccol aurait fait des concessions de forme, de rythme. Il n’en est rien. Renouant avec l’esthétique de Bienvenue à Gattaca, son premier opus, Niccol réaffirme avec Time Out, son goût d’un univers rétro-futuriste dans lequel les DS 60’s ainsi que les Ford Mustang rouleraient depuis belle lurette à l’hydrogène, dans lequel l’architecture internationale (en France tout ce qui serait de style Pompidou) s’affirmerait en tant qu’expression indépassable du lieu type du pouvoir. Ajoutons à cela la nostalgie qu’exprime le film d’un cinéma d’action « old school », sans 3D, ni gunshot à tout va, et l’on aura une petite idée de ce Time Out.
Réalisateur élégant, Andrew Niccol laisse sa mise en scène se déployer comme se meuvent ceux qui, dans la diégèse du film, ont la maîtrise du temps-argent. C’est-à-dire lentement, calmement, sereinement. Et ce luxe du temps, il est pour nous, spectateurs. L’intelligence du film consiste enfin à faire honneur aux qualités d’analyse de ses principaux protagonistes et de leur laisser la durée narrative nécessaire pour se rendre compte que la solution d’évidence, façon Bonnie and Clyde, cette « récupération individuelle » d’outlaws plus que d’anars, pour aussi séduisante qu’elle soit, ne règle rien.
Très chic dans son esthétique, très radical dans son propos, Time Out devrait – pour toutes les raisons évoquées ci-dessus et malgré les efforts des publicistes à survendre la prestation de Justin Timberlake – accéder au statut de film culte plus facilement qu’aux sommets du box-office. Néanmoins, s’il parvenait à ce dernier point, nous aurions nous, « regardeurs », toutes les raisons d’être optimistes.



Version imprimable
envoyer par mail