Accueil | Sélection par Caroline Châtelet | 27 novembre 2014

La King Kong Théorie en pratique

Adaptant au théâtre King Kong Théorie de Virginie Despentes, manifeste aussi intelligent que dérangeant par son attaque en règle du féminin et de ses attendus, la comédienne et metteuse en scène Vanessa Larré réunit un énergique et génial trio.

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Il y a des spectacles dont on sort avec l’envie furieuse de les défendre, en dépit de tout et parfois d’eux-mêmes. Certes, débuter de la sorte une critique peut sembler étrange, et pas forcément élogieux. Mais s’il s’agissait plutôt de reconnaître la force d’une proposition, et sa capacité à dépasser ses quelques écueils pour s’inscrire dans la mémoire du spectateur ?

C’est le cas de l’adaptation à la scène par Vanessa Larré de King Kong Théorie, texte de la réalisatrice et écrivaine Virginie Despentes (publié en 2006). Transposant au plateau l’essai aussi intransigeant que vivifiant par son regard sur les stéréotypes et clichés phagocytant le "sexe faible", Vanessa Larré réunit trois comédiennes. Une décision pertinente qui, en arrachant le texte à la forme attendue du monologue pour le mettre en dialogue, en révèle du même coup toute sa capacité discursive.

Dans ce pamphlet autobiographique, Virginie Despentes analyse sans fard la sexualité féminine et, plus largement, la place de la femme dans la société, partant autant de ses expériences subies ou choisies (viol, prostitution) que de ses réflexions personnelles (sur la masturbation féminine ou l’industrie du porno). Toutes ces questions – dont Despentes souligne bien d’ailleurs la perpétuelle indifférence ou atonie de discours auxquelles elles sont soumises – Vanessa Larré les installe dans un vestiaire. C’est là, dans cet espace habituellement à l’abri des regards, où l’on imagine les confidences échangées à la va-vite après une journée de travail, que le trio se retrouve.

Énoncer la domination et en jouer

Ces personnages aux présences singulières, dissemblables tant dans leur apparence vestimentaire que dans leur interprétation, portent chacune une facette du texte. À la distance froide, précise, rigoureuse de Valérie de Dietrich répondent le jeu direct et franc (parfois un brin trop littéral) d’Anne Azoulay, et celui tout en sensibilité de Barbara Schulz. Pour autant, ces caractères très dessinés vont évoluer, et tandis que le vestiaire initial s’ouvre vers des espaces plus troubles et mouvants, les divergences entre les figures tendent à s’atténuer. Aussi parce que les dialogues cèdent la place à une œuvre chorale, où il s’agit autant d’énoncer les rapports de domination que d’en jouer.

Profitant des multiples occasions de théâtre offertes par le texte, les comédiennes s’en amusent, littéralement. Si cela donne lieu à quelques scènes illustratives dispensables tant la parole crue, mordante de Despentes suffit à faire image, ce King Kong Théorie constitue une belle claque. Une charge incisive, qui interroge avec acuité et franchise la domination à l’œuvre aujourd’hui.

Et aux esprits chagrins, tel un spectateur à la sortie, qui trouveraient tout cela « un peu excessif, non ? », on répliquera que non, cela ne l’est pas. Et qu’avoir entendu, quelques heures avant la représentation, une femme politique [1] relier dans une métaphore – ô combien subtile – séduction et viol rappelle que « l’excès » n’est pas du côté qu’on croit.

King Kong Théorie, texte de Virginie Despentes, mise en scène de Vanessa Larré
du mardi au samedi à 19h.
La Pépinière théâtre, 7 rue Louis le Grand 75002 Paris.
Tarifs : 29 euros, 32 euros le samedi, 12 euros pour les moins de 26 ans.
www.theatrelapepiniere.com, 01 42 61 44 16

Notes

[1Intervenant lors d’une table ronde consacrée à Georges Clemenceau ce vendredi 21 novembre, Roselyne Bachelot évoque le rapport de Clémenceau à la République en assimilant son comportement à celui d’un homme face à une femme. Une femme « qu’on séduit, qu’on conquiert, une femme qu’on viole pour lui faire un bel enfant ».

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