Accueil | Sélection par Catherine Tricot | 8 décembre 2014

Retour à Ithaque, un crépuscule à La Havane

Quelque part entre Guédiguian et Scola, Laurent Cantet filme lui aussi des retrouvailles en bord de mer : celles de cinq témoins d’une Révolution cubaine dont ils évoquent la jeunesse et les désenchantements en même temps que les leurs.

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Le Retour à Ithaque qui est fêté sur une terrasse de la Havane entre copains est celui d’Amadéo, en exil à Madrid depuis seize ans. Il annonce à ses vieux amis sa décision de rentrer définitivement. Le film se déroule entièrement au cours de cette nuit de retrouvailles, avec en arrière-plan le célèbre Malecon de la Havane.

Au début, Retour à Ithaque évoque un tropical Marius et Jeannette de Robert Guedeguian. Effet sans doute lié à l’âge des protagonistes, cinquante ans bien sonnés, au naturel de la langue, au décor un peu foutraque, à l’ambiance de fête simple. Il nous revient aussi La Terrasse d’Ettore Scola qui mettait en scène une soirée entre des intellos dans une Italie tournant la page du communisme. Mais Laurent Cantet n’a ni raconté une fable qui finit bien, ni surpolitisé son film.

Les années de jeunesse, les années terribles

Retour à Ithaque est l’histoire de quatre hommes et une femme, écrivains, médecin, ingénieur déclassé, peintre, qui ont vu leur vie leur échapper au tournant des années 90. En quelques heures, avant le lever du soleil, ils vont se raconter leur besoin d’y croire, leur peur, leur vide intérieur. Certains ont fabriqué une solution de survie, croyance vaudou, exil ou jouissance des biens d’une ouverture économique. D’autres n’ont rien pu y faire. L’encre et le pinceau restent secs.

Ensemble, ils évoquent les années de jeunesse quand la révolution rimait aussi avec cheveux courts, persécution des homosexuels et interdiction du rock américain. Ils en rient encore. Les années 90, celles de la chute du communisme, celles où Cuba est seule, ont été terribles. Fallait-il rester ? Fallait-il partir ? Et les enfants ? Beaucoup sont loin, d’autres rêvent de l’être.

Ce très beau film coécrit avec Léonardo Padura est plein d’empathie pour ces Cubains qui étaient du côté de la révolution, et qui se retrouvent aujourd’hui échoués parmi les cris de supporters de football et du cochon qu’on égorge. Il nous laisse rincés.

Retour à Ithaque, de Laurent Cantet. France-Cuba, 1 h 30.

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  • Ce film m’a fait penser à deux choses : au film "La Terrasse" d’Etore Scola et au 20h de TF1 (ou de France 2 aussi d’ailleurs).

    Le rapprochement avec le film de Scola est évident en ce qui concerne le dispositif (de vieux amis, intellectuels et professionnels de la « culture » et de la politique, se retrouvent / se confrontent à leurs rêves de jeunesse / se déchirent / se mettent à nu sur une terrasse).

    Mais ce rapprochement est sans doute superficiel. Si je me souviens correctement, les personnages de Scola ont « réussi », sont méchants, acides. Le pessimisme est personnel, politique et humain.

    Laurent Cantet peint ses personnages avec beaucoup d’humanité, de compréhension et d’empathie. Même le salaud a sa chance d’être, sinon sauvé, du moins compris par le public. Les personnages, dépeints de façon très humaine, sont broyés par le communisme.

    Au plan formel, le film n’a rien à voir avec le journal de 20h. Mais il est très proche lorsque, toute la chair du film a disparu et qu’il ne reste que le squelette : Cuba, une faillite du communisme, est victime d’une nomenclature sans foi, qui terrorise sa population. Comme si Cuba avait choisi son isolement, son économie de subsistance et de rationnement, à seule fin d’opprimer écrivains, médecins, peintres, et homosexuels. Bien bêtes sont ceux qui ont cru au rêve de la révolution de 1959.

    Laurent Cantet reproduit le discours du 20h avec infiniment plus de talent, mais ne s’en démarque pas. Certes, on peut penser que Laurent Cantet et TF1 ont finalement raison, qu’il n’y avait rien a espérer de la révolution cubaine. Ce n’est pas mon cas.

    Lorsque Scola réalise son film en 1980, sa critique s’attaque à une gauche bien installée, forte (Le PCI recueille 33% des voix aux européennes de 1984). Et peut-être adresse-t-il sa critique autant à lui-même qu’à ses amis. Scola n’est pas extérieur au monde qu’il critique. Il en fait partie.

    Je ne reconnais pas à Laurent Cantet (pour ce film) ce même courage. Il semble vouloir donner le coup de grâce à la dernière étincelle qui pourrait subsister du rêve cubain (ou du rêve tout court).

    Ido Scarpa Le 9 décembre 2014 à 15:46
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