Au Jeu de Paume. Photo Bernard Hasquenoph
Accueil | Par Bernard Hasquenoph | 23 avril 2014

Mathieu Pernot, photographe des inclassés

À Paris, deux expositions sont consacrées aux explorations photographiques de Mathieu Pernot, d’une grande force plastique. Tsiganes, sans-papiers, internés psychiatriques... l’artiste ne cesse d’investir les marges pour mieux questionner notre humanité.

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Troublant, remuant, bouleversant. À s’aventurer dans ces deux expositions parisiennes du même photographe, on ne ressort pas indemne. Dans la première, au Jeu de Paume, Mathieu Pernot, quarante-quatre ans, présente avec "La Traversée" vingt ans d’une démarche artistique singulière qui mêle production originale et archives, perfection plastique et engagement citoyen – ce qui ne va pas nécessairement de pair. Une démarche qui fait de lui un artiste-photographe-documentariste-sociologue-historien... Inclassable, en fait.

Secondes décisives

En 1995, encore étudiant à l’École nationale de la photographie d’Arles, il se lie d’amitié avec la communauté Tsigane de la ville, à l’origine de plusieurs séries photographiques dans lesquelles on retrouve les mêmes individus à des âges différents. Dans l’une, il confronte un groupe d’enfants à une cabine Photomaton. L’usage détourné qu’ils en font révèle la violence de cet outil de photos normatives destinées à l’administration. Ces gamins hors cadre y apparaissent décoiffés, sortant du champ, masquant leur visage, ou figés comme des statues, l’air hagard. Cette série contemporaine résonne crûment avec les carnets anthropométriques d’internés du camp de Saliers, près d’Arles, seul camp d’internement français exclusivement destiné aux "nomades" durant l’Occupation. Mathieu Pernot en exhuma le souvenir dans les Archives départementales des Bouches-du-Rhône, retrouva ensuite d’anciens internés, les fit poser et raconter leurs souvenirs d’un épisode historique que tout le monde aurait voulu oublier.

Dans une série plus récente, il saisit ses amis Tsiganes éclairés en contre-plongée par les flammes d’un feu invisible, à la manière d’un Georges de La Tour, les élevant à la peinture d’art. Un feu qui, sur une photo isolée, ravage une caravane de nuit dont on pourrait croire, sous l’influence du discours ambiant sur les Roms, qu’il s’agit d’un acte de vandalisme alors qu’on assiste sans le savoir à un rituel consécutif au décès de son propriétaire.

Mathieu Pernot voyage à la marge. Quand il s’intéresse à l’univers carcéral, il fixe cliniquement le décor de cours de promenade ultra-sécurisées - vides, crades, inhumaines – ou fige dans des poses de statuaire antique les "Hurleurs", ces personnes qui, aux abords des prisons, crient à l’adresse de leurs proches incarcérés. Quand il s’intéresse à la banlieue, c’est pour enregistrer à la seconde décisive l’implosion de barres d’immeubles en déshérence, photos noir et blanc qu’il confronte à des agrandissements couleurs de cartes postales des mêmes bâtiments à leur création. Il en isole les quelques individus représentés, indistinctes silhouettes aux couleurs acidulées, images naïves d’un espace urbain qui se voulait enchanté. Effacé.

Exils et asiles

Mais sa série sans doute la plus saisissante est celle des Migrants, sans-papiers afghans dormant à même le sol dans un square parisien qu’il cadre froidement, sans aucun pathos. Gisants modernes recouverts de draps de fortune, êtres sans visages ni identités, photos "sans titre" : on croirait des cadavres. En une image, il dit tout de la condition de ces exilés des temps modernes. En contrepoint il expose les cahiers de deux jeunes Afghans, l’un en arabe qui fait le récit de son errance, l’autre d’écolier pour apprendre le français.

« Sans titre », Série Les Migrants, 2009 © Mathieu Pernot

Dans la seconde exposition, à la Maison rouge, une fondation privée d’art contemporain, il présente avec l’historien Philippe Artières "L’Asile des photographies". Une commande hors norme pour sauvegarder la mémoire d’un hôpital psychiatrique, dans la Manche, voué à la destruction. Une plongée dans les archives de l’institution, des années 1930 à nos jours, mises en scène comme des objets d’art : dossiers médicaux, albums photos, films amateurs des grands et petits événements (kermesses, séjours à la mer...), cartes postales, articles de presse... Tout un corpus d’étrangetés et de banalités auquel Pernot répond par des prises de vue des bâtiments abandonnés, des objets retrouvés, et une installation composée de lits en fer blanc dont les matelas, attachés par des cordes, se tordent comme des corps en souffrance.

« Mathieu Pernot. La Traversée », Jeu de Paume, Paris 8e, 8,5 € / 5,5 € (tarif préférentiel sur présentation du billet d’entrée de l’exposition de la Maison rouge), jusqu’au 18 mai 2014, www.jeudepaume.org
« Mathieu Pernot et Philippe Artières, l’asile des photographies », la Maison rouge, Paris 12e, 8 € / 5,5 €, jusqu’au 11 mai 2014, www.lamaisonrouge.org

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    Fulgence Le 14 octobre 2014 à 15:05
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