Cate Blanchett incarnant Rose Valland dans le film « Monuments Men ».
Accueil | Par Bernard Hasquenoph | 7 mars 2014

Rose Valland, Monumentale Woman 

La sortie du film américain "Monuments Men" sur le pillage nazi d’œuvres d’art en Europe est l’occasion pour la Réunion des musées nationaux de rééditer le témoignage de la résistante française Rose Valland. Un hommage qui ne doit pas faire oublier l’attitude pas toujours claire de la France sur la restitution des œuvres spoliées.

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« Impossible de rien sauver ». Quand en juillet 1943, Rose Valland assiste, dans le jardin du musée parisien du Jeu de Paume à l’autodafé nazi de près de 600 œuvres « d’art dégénéré » et de portraits de grandes familles juives, sa seule action possible est d’en garder la mémoire par une note secrète se terminant par ce terrible aveu d’impuissance.
 

C’est en 1932, après avoir effectué une thèse à l’École du Louvre, que la jeune femme entre, comme bénévole pour en tenir le livre d’inventaire, dans ce qui était alors le musée des Écoles étrangères contemporaines. Puis elle assiste le conservateur dans l’organisation d’expositions de peintres d’avant-garde. En 1939, la guerre déclarée, elle est chargée de la mise en sécurité de ses œuvres dont une partie est exilée à Chambord, comme les collections les plus précieuses des musées nationaux, avant d’être dispersée dans des châteaux isolés pour les soustraire aux risques de destruction. C’est par cette épopée que commence son récit-document Le Front de l’art, publié en 1961. Au-delà d’un témoignage personnel de première importance, il traite, avec clarté et précision, de l’ensemble de la question de la protection et du pillage des œuvres d’art durant la Seconde guerre mondiale. Cinquante ans plus tard, il demeure une référence.
 

« Usine à confiscations »

En 1940, le Jeu de paume devient le principal lieu de rassemblement des objets d’art confisqués par l’occupant aux Juifs français, déchus ou étrangers, y compris les œuvres confiées aux Musées nationaux par de grands collectionneurs. Un butin sans cesse renouvelé et expertisé par des historiens de l’art allemands aux ordres. Les protestations de l’administration française n’y changeront rien.
 

Jacques Jaujard, directeur des Musées nationaux, en contact avec la Résistance, donne l’ordre à Rose Valland de se maintenir en poste coûte que coûte, afin de lui transmettre le maximum d’informations pour ne pas perdre la trace des œuvres en transit, avec un but immédiat : que les dépôts des objets d’art transférés en Allemagne ne soient pas bombardés par les Alliés. C’est ce qu’elle fera durant toute la guerre au péril de sa vie, en utilisant tous les prétextes pour déambuler dans le bâtiment et espionner au nez et à la barbe des Allemands. Après tout, même reléguées dans un coin, elle est responsable de ce qui reste des collections de son musée, et doit s’assurer que tout fonctionne, comme de surveiller les installations électriques...
 
 

Au Jeu de paume, les œuvres d’art spoliées – « sauvegardées » selon la terminologie nazie –, sont triées. D’un côté, celles dignes d’intérêt, parmi lesquelles des chefs-d’œuvre de Goya, Fragonard, Rembrandt... De l’autre, l’« art dégénéré », œuvres d’art moderne, impressionnistes et surtout d’avant-garde, parquées dans une pièce à part « afin d’éviter la contamination du goût allemand », comme l’écrit ironiquement Rose. Les plus honnis ont pour noms Picasso, Braque, Matisse, Dali, Soutine...
 

Ce pillage systématique n’a pas seulement pour but de donner corps au projet mégalomaniaque du peintre raté Hitler – créer un musée à Linz, ville de sa jeunesse –, ni d’enrichir la collection particulière de Goering, numéro deux du Reich qui, en amateur d’art passionné, vient régulièrement piocher dans le stock, mais aussi de revendre une partie des œuvres afin de participer à l’économie de guerre, voire, abominablement, de financer la "solution finale". Cyniquement, est en priorité concerné l’« art dégénéré » à forte valeur commerciale, certaines œuvres étant échangées contre d’autres jugées plus nobles par l’intermédiaire de marchands sans scrupules. Ce fut le cas pour des Cézanne, Gauguin, Renoir, Manet ou Monet... Ce qui n’était pas monnayable sera détruit. Lacéré puis brûlé.

Mais les nazis ne se contentent pas de dépouiller les collectionneurs juifs, secrètement ils convoitent toutes les œuvres publiques ou privées qu’ils estiment revenir de droit au Reich en raison de leur "germanité". Ils n’auront pas le temps de mettre à exécution ce vaste programme, à quelques exceptions près, comme en 1942 quand ils se saisiront de l’Agneau mystique, mythique retable des frères Van Eyck datant du XVe siècle, que la Belgique avait confié à la France.
 
 

Un témoin de plus en plus gênant

Rose Valland assiste à ce triste cirque. Elle en rend compte régulièrement à son chef, fait fonctionner sa mémoire et note. Au gré des événements politiques, les Allemands la chassent de son lieu de travail, mais elle y revient et impose sa présence par la nécessité de devoir gérer le personnel français affecté au lieu – dont certains, gardiens ou manutentionnaires, sont ses complices. On ne se méfie pas trop de cette demoiselle d’âge mûr. Une fois, elle est surprise en train de déchiffrer des adresses. Prise à parti, elle réussit à désamorcer la situation. Témoin devenant de plus en plus gênant, refusant pour elle et son personnel de s’engager par écrit à ne jamais révéler ce qu’elle avait vu, décision avait été prise de l’éliminer physiquement avant la fin des hostilités. Elle l’apprendra bien plus tard.
 

En août 1944, la Libération en marche, grâce aux renseignements fournis par Rose Valland, un « train-musée » rempli d’œuvres d’art en partance pour l’Allemagne est stoppé par l’Armée Leclerc. Alors qu’ils avaient traversé la guerre sans trop de dommage, les dépôts des musées nationaux dans les châteaux reculés de province sont menacés par les derniers combats entre Résistants et Allemands, surtout dans le Sud-Ouest. Les conservateurs gardiens, non sans courage, se retrouvent à négocier auprès des uns et des autres afin d’éloigner le danger. Quant au musée du Jeu de paume, il est le théâtre d’une violente bataille à la Libération de Paris. Neuf Allemands y sont tués, les autres se rendent et sont amenés dans la Cour carrée du Louvre, transformée en camp de prisonniers. La capitale et ses monuments échappent de justesse à la destruction totale voulue par Hitler. L’architecte en chef des Palais nationaux prend place dans le véhicule de commandement des libérateurs afin d’éviter que les tanks ne causent des dégâts dans la ville. Dans la Cour carrée, les prisonniers allemands, de peur d’être lynchés, brisent les fenêtres du musée et se dispersent dans les salles, certains allant jusqu’à se cacher dans les sarcophages égyptiens.
 

À l’issue de la guerre, Rose Valland devient naturellement membre de la Commission de récupération artistique qui s’installe, pour exorciser les mauvais souvenirs, au Jeu de paume. Alors que les soldats américains commencent à découvrir les cachettes nazies d’œuvres d’art en Allemagne, encouragée par sa hiérarchie, elle s’engage avec d’autres dans la 1ère armée française. Capitaine Beaux-Arts, aux côtés de ses collègues américains surnommés les Monuments Men, elle sillonne le pays vaincu afin d’identifier les œuvres françaises spoliées et procéder à leur rapatriement. On la couvre de médailles. Marquée à tout jamais par son expérience, en 1955, elle prend, en France, la direction du Service de protection des oeuvres d’art au sein duquel elle travaillera jusqu’à sa retraite.

Constante inertie française

Le sort de son livre Le Front de l’art, rappelé dans cette réédition, est révélateur de l’attitude de la France d’après-guerre vis-à-vis de la question des œuvres spoliées par les nazis. Pensant être soutenue par les autorités, Rose Valland avait sollicité pour une préface André Malraux, ministre des Affaires culturelles, lequel ne donna pas suite. Salué unaniment par la critique, son livre est adapté avec succès à Hollywood en 1964 [1]. Elle espère une réédition qui ne viendra pas. Récupérant le stock des invendus, elle en fait don à des institutions qui s’en étonnent. Ce n’est qu’une quinzaine d’années après sa mort, à la fin des années 1990, que l’on redécouvre son action exceptionnelle de résistante, à l’occasion de la parution de plusieurs ouvrages d’historiens, notamment américains, qui mettent à jour la constante inertie française, depuis la Libération, à restituer les œuvres spoliées toujours en sa possession quand ses responsables, grands patrons de musées, ne s’y sont pas carrément opposés. La galeriste Élizabeth Royer-Grimblat, fondatrice de la branche européenne de l’Holocaust Art Restitution Project le rappelait dernièrement dans une interview au JDD.

En 1997, Le Front de l’art est enfin réédité. À la demande du gouvernement, une mission d’étude est créée pour faire toute la lumière sur les spoliations. Ses travaux aboutissent à l’élaboration d’une base de données consultable en ligne sur un site portant le nom de Rose Valland. Les musées nationaux doivent exposer les œuvres volées en mentionnant explicitement leur statut (MNR pour Musées nationaux récupération). Quelques-unes sont restituées à qui de droit. Enfin, en 2005, une plaque est apposée sur la façade du Jeu de paume en l’honneur de la résistante, et une exposition lui est consacrée quelques années plus tard à Lyon. Autant d’initiatives qui laissaient penser à l’exemplarité, tardive, de la France d’autant que la nouvelle ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, avait annoncé vouloir impulser une démarche proactive, créant au printemps 2013 une commission pour retrouver les héritiers plutôt que d’attendre qu’ils se présentent. Mais le 30 janvier dernier, comme le rapportait Le Monde, Doreen Carvajal, journaliste au New York Times, racontait dans un article s’être livrée à une expérience des plus simples. Intriguée par le peu d’œuvres restituées par la France en sept décennies – moins de cent –, surfant sur Internet, aidée d’un généalogiste et sans trop de difficultés, elle retrouva en quelques semaines les ayants droit de trois tableaux majeurs siglés MNR, l’un exposé au musée d’Orsay, les deux autres au Louvre. Pas sûr, cependant, que cela soit aussi simple pour les 2.000 restants, le groupe de travail créé par la ministre ne disposant d’aucun budget…

« Le Front de l’art. Défense des collections françaises, 1939-1945 » par Rose Valland. Nouvelle édition établie à partir des archives publiques et privées de l’auteur. Appareil critique dirigé par Didier Schulmann et Isabelle Le Masne de Chermont, éditions de la Réunion des musées nationaux-Grand Palais, 2014, 408 pages, 22 euros.

« Rose Valland - La Résistance au musée » par Corinne Bouchoux, Geste Editions, 2006, 134 pages, 17,24 euros.

« Rose Valland, capitaine Beaux-Arts », bande dessinée de Catel, Emmanuelle Polack et Claire Bouilhac, éd. Dupuis, 2009, 12 euros. À partir de 16 ans.

Par une curieuse coïncidence, l’actualité cinématographique voit la sortie de plusieurs films traitant de l’art et du patrimoine pendant la Seconde Guerre mondiale.

« Monuments Men » de George Clooney

Avec George Clooney, Matt Damon, Bill Murray, Cate Blanchett (dans le rôle de Rose Valland), Jean Dujardin... En salles le 12 mars. Télécharger le dossier d’accompagnement de la Réunion des musées nationaux.

« En pleine Seconde Guerre mondiale, sept hommes qui sont tout sauf des soldats – des directeurs et des conservateurs de musées, des artistes, des architectes, et des historiens d’art – se jettent au cœur du conflit pour aller sauver des œuvres d’art volées par les nazis et les restituer à leurs propriétaires légitimes. Mais ces trésors sont cachés en plein territoire ennemi, et leurs chances de réussir sont infimes. Pour tenter d’empêcher la destruction de mille ans d’art et de culture, ces Monuments Men vont se lancer dans une incroyable course contre la montre, en risquant leur vie pour protéger et défendre les plus précieux trésors artistiques de l’humanité… »

« Diplomatie » de Volker Schlöndorff

Avec André Dussollier, Niels Arestrup, Burghart Klaußner... En salles le 5 mars.

« La nuit du 24 au 25 août 1944. Le sort de Paris est entre les mains du Général Von Choltitz, Gouverneur du Grand Paris, qui se prépare, sur ordre d’Hitler, à faire sauter la capitale. Issu d’une longue lignée de militaires prussiens, le général n’a jamais eu d’hésitation quand il fallait obéir aux ordres. C’est tout cela qui préoccupe le consul suédois Nordling lorsqu’il gravit l’escalier secret qui le conduit à la suite du Général à l’hôtel Meurice. Les ponts sur la Seine et les principaux monuments de Paris Le Louvre, Notre-Dame, la Tour Eiffel ... - sont minés et prêts à exploser. Utilisant toutes les armes de la diplomatie, le consul va essayer de convaincre le général de ne pas exécuter l’ordre de destruction. »

« Parce que j’étais peintre – L’art rescapé des camps nazis » de Christophe Cognet

En salles le 5 mars.

« Ce film mène une enquête inédite parmi les oeuvres réalisées clandestinement dans les camps nazis. Il dialogue avec les rares artistes déportés encore vivants et avec les conservateurs de ces oeuvres : des émotions qu’elles suscitent, de leur marginalisation, leurs signatures ou leur anonymat, de leur style, ainsi que de la représentation de l’horreur et de l’extermination.
Surtout peut-être, il contemple longuement les dessins, croquis, lavis, peintures, conservés dans les fonds en France, en Allemagne, en Israël, en Pologne, en Tchéquie, en Belgique, en Suisse...
Dans ce voyage parmi ces fragments d’images clandestines et les ruines des anciens camps, il propose une quête sensible entre visages, corps et paysages, pour questionner la notion d’oeuvre et interroger frontalement l’idée de beauté. L’enjeu en est dérangeant, mais peut-être pourrons-nous mieux nous figure ce que furent ces camps, appréhender les possibles de l’art et éprouver ce qu’est l’honneur d’un artiste - aussi infime et fragile que soit le geste de dessiner. »

Notes

[1Le Train de John Frankenheimer, avec Burt Lancaster, Michel Simon et Suzanne Flon qui incarne Rose Valland.

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