Accueil | Sélection par Aline Pénitot | 27 octobre 2014

Stravinsky féministe, ta mère aussi

Convoquer sa maman sur scène : fait ! Par les filles de She She Pop avec leur adaptation du Sacre du Printemps. Une séance de décapage féministe extrêmement aboutie.

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Le collectif She She Pop, basé à Berlin, s’attaque au Sacre du Printemps, un ballet d’Igor Stravinsky, chorégraphié par Vaslav Nijinski. Dans leur Sacre – présenté au Festival d’automne à Paris la semaine dernière –, les She She Pop auscultent le fonctionnement d’une société basée sur le renoncement, le dévouement ou le sacrifice des femmes. Contrairement au français, l’allemand ne fait pas de différence entre les mots victimes et sacrifice (« Opfer » en allemand). She She Pop raconte que « Le concept de victime était absolument central dans l’histoire et les théories du féminisme. Mais être victime signifie également être passif, innocent et impuissant. La génération de nos mères a ouvert puis refermé ces tombeaux idéologiques ». Elles dépassent cet état de fait en impliquant leurs mères sur scène à travers un rituel scénique, émancipant pour toutes, public compris.

« La danse à mort d’une jeune fille »

S’attaquer à l’œuvre de Stravinsky n’est pas une mince affaire quand on sait que chaque grand chorégraphe du XXe siècle a déjà créé son Sacre. De Maurice Béjart à Pina Bausch, de Martha Graham à Jean-Claude Gallota. L’histoire raconte que la pièce a fait scandale à sa création au théâtre des Champs-Élysées en 1913. La musique comme la chorégraphie en prennent alors pour leurs grades. Sans aucun doute, la raison principale de la cabale n’a jamais été dite ; elle se loge, en creux, dans l’idée centrale énoncée ainsi par Stravinsky : « J’entrevis dans mon imagination le spectacle d’un grand rite sacral païen : les vieux sages, assis en cercle, et observant la danse à la mort d’une jeune fille, qu’ils sacrifient pour leur rendre propice le dieu du printemps ». La pièce a dû en déranger plus d’un, assis confortablement dans le grand théâtre rond parisien.

S’approprier le Sacre en 2014 revient donc à s’inscrire concrètement dans l’histoire de la subversion au théâtre. Là est exactement le double défi des féministes artistes actuelles : réussir à percer dans les imaginaires où la domination masculine est encore bien ancrée, mais sans forcément passer pour des pionnières. Ce serait nier les œuvres féministes qui les ont précédées ; et comme personne ne les désigne comme telles, cela reviendrait à les effacer. She She Pop rappelle que Le Sacre du Printemps est une œuvre féministe entrée dans le répertoire classique et qu’il serait bon que l’histoire s’en souvienne de cette manière.

Mères et filles

Dans la version des She She Pop, pas de vieux messieurs, mais leurs propres mères. Elles apparaissent sublimées sur de gigantesques écrans aux pieds desquels se déploient leurs filles. Pendant qu’un aspirateur est relégué en fond de scène, place aux femmes (mères et filles) qui tapent ensemble du poing, un des gestes répété du ballet du Nijinski. Le surgissement d’interviews enregistrées des mères est renversant de réalisme. «  Je ne peux pas penser au sacrifice, ce serait me dissocier de mon enfant », nous dit l’une d’elles, doctoresse en médecine, n’ayant jamais exercé. « J’ai donné mes pinceaux à mon mari, c’était lui l’artiste », nous confie une autre. Au ton de la voix de cette dernière, on comprend qu’elle ne l’avait jamais révélé, certainement pas à sa fille artiste.

Hystériques les She She Pop ? Mais certainement, la pseudo-hystérie des femmes à la dent dure. Alors elles y vont franchement et entraînent leurs mères dans un grand lâcher prise final. Chacune d’elles se lance avec ses possibilités, ses mimiques, ses hésitations, ses empêchements, ses grimaces, ses courbatures. Et quel pied de voir enfin des femmes aux corps fanés s’éclater pleinement sur scène !

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