Accueil | Chronique par Clémentine Autain | 27 mars 2020

À la caissière de mon supermarché

À l’heure du Covid-19, Clémentine Autain chronique la pandémie. Elle adresse cette lettre à toutes celles en première ligne.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Chère madame,

Je ne vous connais pas, c’est la première fois que je passe à votre caisse. D’ailleurs, je me demande si vous êtes caissière de profession ou si vous avez été recrutée pour l’occasion, en raison de la crise sanitaire. En ce moment, on se fait des films sur tout.

 

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR
>>
La rupture avec le néolibéralisme, c’est maintenant !

 

Vous portez un masque, je ne vois pas vraiment votre visage. Vous êtes en première ligne, au charbon face au coronavirus. Il n’y a pas de plexiglas. La ministre du Travail prétend pourtant que « c’est très efficace » pour que les caissières continuent de travailler. Je voudrais que vous ne preniez aucun risque pour votre santé.

Il est 13h30, les gens font la queue à un mètre de distance, il n’y a pas grand monde. L’ambiance du supermarché est totalement étrange, on sent la peur, la distance.

Je vous dis bonjour, je crois que vous esquissez un sourire puis vous passez méthodiquement tous mes produits dans la machine. Un geste répétitif qui n’est pas sans risques professionnels. Des douleurs dorsales, des lombalgies, des troubles musculo-squelettiques, une fatigue visuelle… Sans compter le bruit du « bip » qui se répète en boucle et doit porter sur les nerfs. Les allergies potentielles aussi, avec tout ce qui passe entre vos mains.

Avec le coronavirus, je ne vous vois pas comme d’habitude quand je fais mes courses. La crise sanitaire aiguise notre regard. J’ai même peur de trop vous observer, que vous ressentiez mon attention comme une inquisition. Je voudrais que l’on prenne soin de vous.

Comment vous dire merci ? Merci de tenir. Merci d’être là parce que nous ne pouvons pas vivre sans effectuer nos courses pour nous alimenter. Comment vous dire aussi à quel point je ne supporte pas cette société où les profits des uns se font sur le dos de la vie des autres. J’ai en tête un groupe de la grande distribution qui distribue 45% de son bénéfice net à ses actionnaires. Imaginez si ces sommes vous étaient redistribuées à vous, à celles et ceux qui triment dans l’économie réelle, qui encaissent ou qui livrent… J’ai vu hier soir sur Boursorama que les entreprises européennes se préparent à verser des dividendes records au printemps 2020. Un tel niveau d’indécence donne la nausée. Et le gouvernement laisse faire. Avez-vous suffisamment de temps, de courage ou de colère pour y penser ?

Vous faites un métier difficile et pourtant, la reconnaissance sociale ne se voit ni sur la feuille de paie, ni dans l’attitude de la foule de gens qui bénéficient de votre service au quotidien. Je me souviens d’un témoignage en 2008, « Les tribulations d’une caissière » d’Anna Sam, adapté au cinéma et en BD, dans lequel j’avais appris une expression courante chez les caissières : SBAM – Sourire Bonjour Au revoir Merci. On y saisissait la monotonie de votre travail, la cadence sans temps morts, toute la déshumanisation qui entoure votre profession, miroir de nos égoïsmes. J’ai mille fois entendu la défense des caissières contre l’arrivée des machines au nom du rapport humain. Mais s’interroge-t-on sérieusement sur la nature réelle de ce dit rapport humain avec les hôtesses de caisse ?

Je vous sens hyper-concentrée alors que vous passez mes achats les uns après les autres à toute vitesse – je n’arrive pas à suivre en remplissant mon caddie. À l’urgence habituelle, quand les gens sont pressés parce qu’ils travaillent, ont des dîners à préparer, un enfant à aller chercher à l’école, une baby-sitter à relayer, des gens à voir, des cours de gym ou de poterie, et que sais-je encore, se substitue l’urgence à sortir de là, cet endroit où le virus peut nous attraper à chaque coin de rayon, l’urgence à désengorger le supermarché pour espérer garantir un mètre de distance entre chaque personne.

Je jette un œil à l’ensemble des caisses : que des femmes. Comment oublier que votre métier est essentiellement féminin ? On dit un notaire, un trader mais rarement « un caissier » (ou alors c’est pour la Banque de France). Je me demande si vous travaillez à temps plein. Parce que votre métier, ce sont souvent des contrats partiels, avec toute la flexibilité qui va avec, les horaires décalés. Je me demande si vous avez des enfants, si vous les élevez seule, si vous habitez loin du magasin. Je m’interroge sur les contraintes multiples qui peuvent peser sur votre vie.

En finissant de remplir mon caddie qui déborde, je pense à Claudine, une caissière tremblaysienne que j’adore. Elle a plus de vingt ans de métier, elle est syndicaliste. Je crois qu’elle fière de son travail, de se rendre utile, d’arriver à rester avenante face à des clients trop souvent désagréables. Un jour elle m’a dit son salaire, j’ai eu honte pour mon pays. Votre métier ne propose guère d’évolution de carrière, c’est un des rudes aspects de l’emploi. Avez-vous d’autres projets ? Vous êtes jeune, peut-être étudiante en même temps. Je n’ose pas vous poser la question.

Un produit ne passe pas, un problème de code barre apparemment. Votre caisse s’est bloquée et je vous ai senti paniquer. Ce manque d’autonomie des caissières m’a toujours affligée. À la moindre complication, il faut appeler le ou la cheffe de caisse qui vient avec sa clé pour dépanner. Comme si vous ne pouviez pas avoir accès à l’autonomie, comme si vous deviez être sous surveillance continue.

J’observe qu’une caméra est braquée en notre direction. Elle mémorise tout. En permanence. Les caméras sont nombreuses dans les magasins, vous ne pouvez pas y échapper. Attention à ne pas voler un coupon d’achat, la sanction pourrait être si lourde.

Vous sollicitez ma carte de fidélité. Je la sors en me demandant à quoi je suis fidèle. Je voudrais l’être à vous plus qu’au magasin. Mon combat, celui pour une société plus juste, émancipatrice, est pour vous ou il n’a pas de sens. Il est avec vous ou il sera voué à l’échec.

Je paie, je vous dis « prenez soin de vous » et je remonte avec mon caddie plein, grâce à vous et à tous les personnels de la chaîne de production.

À 20h, j’entends les applaudissements qui vont au monde de l’hôpital. J’attrape une casserole et je tape dessus en pensant aussi à vous. Je formule le vœu que la crise du coronavirus nous réveille collectivement sur la hiérarchie des valeurs, des métiers, des intérêts.

Je vous envoie tout mon courage, ma gratitude, ma sympathie.

 

Clémentine Autain

Les précédentes chroniques

>> Ils ne confineront pas notre colère (chronique du 26 mars 2020)

>> Je repose mes questions au gouvernement... (chronique du 25 mars 2020)

>> Et si on avait une stratégie industrielle ? (chronique du 23 mars 2020)

>> C’est aujourd’hui dimanche (chronique du 22 mars 2020)

>> « Plus rien ne sera comme avant » ? (chronique du 21 mars 2020)

>> Le Covid met à nu le capitalisme (chronique du 20 mars 2020)

>> De l’inégalité devant le confinement (chronique du 19 mars 2020)

>> Les cadres en télétravail, les prolos au charbon ? (chronique du 18 mars 2020)

>> L’intérêt humain, résolument (chronique du 17 mars 2020)

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • En Italie, malgré près de 3 semaines de "confinement", chaque jour, le bilan est plus lourd que celui du jour précédent !!! ...

    Le 27 mars, MILLE morts au cours des dernières 24 heures !!! ...

    C’est la preuve irréfutable que le "confinement" ne marche pas, et qu’il est même probablement un facteur aggravant dans les IMMEUBLES COLLECTIFS !!! ...

    xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

    Bernard Décombe Le 28 mars à 01:09
  •  
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.