Accueil | Chronique par | 28 mars 2020

Covid-19, ce miroir des fractures territoriales

Les régions périphériques, à l’échelle d’un pays comme du monde, sont les premières victimes de la pandémie. Comme la santé de chacun.e dépend de la santé des autres, allons-nous enfin avancer vers un monde solidaire et coopératif, plus soucieux de la vie humaine que des marchés financiers ?

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Je suis inquiète pour la Seine-Saint-Denis, mon département, touché comme toute l’Île-de-France par la vague épidémique. Je dis « comme » mais en réalité, j’ai en tête les inégalités sociales qui frappent la population de notre territoire populaire. Le système de santé du 93 n’est pas celui de Paris. Il y a un an, avec douze de mes collègues parlementaires, toutes tendances politiques – c’est dire combien le réel est grave –, nous avions tiré la sonnette d’alarme dans une tribune adressée au Premier ministre. En Seine-Saint-Denis, la densité de médecins généralistes est inférieure de 30% au taux national. Plus de la moitié des communes du département se trouvent en zone prioritaire de lutte contre la désertification médicale. Les hôpitaux se révèlent largement sous dotés au regard du volume de patients accueillis. Les services y sont, pour la plupart, en sous-effectif et manquent de matériel pour assurer leurs missions.

 

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Ce constat, c’était avant… Avant que le coronavirus ne débarque. Et maintenant, Romain Dufau, chef du service des urgences de Jean Verdier à Bondy, nous dit dans Le Monde qu’il n’y a plus une seule place de disponible en réanimation dans notre département. J’ai immédiatement interrogé le préfet qui s’est montré rassurant, le 26 mars, mettant en avant des efforts de restructuration ayant permis d’ouvrir des places. Je ne sais pas quelle est la situation exacte à cet instant où j’écris mais à l’évidence, nous touchons à l’os. Je m’inquiète d’autant que, même si la Seine-Saint-Denis présente l’atout de sa jeunesse, le virus est plus agressif envers les populations qui ont des troubles cardio-vasculaires ou du diabète de type 2. Or ces maladies touchent nettement les milieux les plus défavorisées, qui sont surreprésentés en Seine-Saint-Denis.

Alors j’enrage.

J’enrage encore et toujours contre des décennies de casse de l’hôpital public. J’enrage face à l’inaction des gouvernements successifs pour combler la rupture d’égalité qui frappe la Seine-Saint-Denis. Le résultat aujourd’hui est morbide. Il l’est d’autant plus que le pouvoir n’a pas anticipé la production pour que des tests soient disponibles dès le début en masse, avec du matériel, masques ou respirateurs, en nombre suffisant. Et comme je ne vois pas venir le plan de fabrication avec les réquisitions nécessaires, j’enrage plus encore… Et aussi parce que le confinement, ce n’est pas la même histoire dans un petit appartement insalubre aux Beaudottes que dans une villa dans un ghetto de riches. Le mal logement n’est pas d’ampleur égale entre Seine-Saint-Denis et les Hauts de Seine par exemple… Pourtant, les jeunes qui ont, un temps, continué à jouer au foot dans les quartiers populaires ont été regardés bien plus de travers que les Parisiens fuyant vers leur résidence secondaire, au risque de déménager le virus. Les uns ont pris des amendes, pas les autres. Comme s’il n’y a pas d’inégalités entre les territoires de la maison dans laquelle nous sommes aujourd’hui enfermés.

La pandémie nous plonge dans un paradoxe : alors que nous sommes assignés à résidence dans un petit espace, notre intérieur, nous sommes projetés dans la mondialité. Parce que nos sorts sont scellés. Nous avons conscience que si nous n’empêchons pas partout à travers le monde le virus de prospérer, nous continuerons de vivre dans la peur et le risque de contagion. Or les différentes régions du monde ne sont pas à égalité pour faire face au Covid-19.

Je pense d’abord à l’Afrique. Ce continent a pour l’instant semblé épargné par la pandémie. L’extrême jeunesse de sa population – l’âge médian y est de 19,7 ans contre 43 en Europe – a peut-être rendu optimiste. Mais le coronavirus arrive, à grands pas. « Il faut se préparer au pire », a affirmé cette semaine Adhanom Ghebreyesus, à la tête de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Il appelle à « se réveiller » face à cette « bombe à retardement » africaine. Le dernier bilan que j’ai lu marque le début de l’épidémie : 40 pays touchés, surtout l’Afrique du Sud, le Ghana et le Burkina Faso, 3426 cas détectés officiellement, 73 morts. Dans de nombreux États, le confinement est enclenché. Mais les difficultés sont multiples. Populariser les gestes barrière n’est pas simple quand ce ne sont pas leurs conditions concrètes d’application qui sont matériellement inaccessibles. Comment se laver les mains quand on n’a pas accès à l’eau ? Et les économies sont si fragiles que le confinement n’est pas à la portée du grand nombre : « La plupart des gens mangent le soir ce qu’ils ont gagné la journée car ils n’ont aucune ressource pour survivre, ni épargne, ni patrimoine », comme le relève Alexandre Augier, directeur général d’une OMS santé, Alima. Face au virus, il faut aussi prendre la mesure des facteurs de complications en Afrique liés au paludisme, à la malnutrition ou encore au VIH, contracté par 15% de la population. Surtout, le système de santé est extrêmement fragile et absolument pas prêt à faire face. On compte en moyenne un médecin pour… 10.000 personnes ! Au Japon par exemple, c’est 134. Prenons les unités de soins intensifs : il en existe 1000 en Afrique du Sud pour 57 millions d’habitants quand la France en possède… 200.000. Cette comparaison de chiffres donne le vertige et toute la mesure des inégalités à l’échelle mondiale. Difficile de faire des projections mais il est clair que la situation africaine est terriblement dangereuse. Le chef de la cellule riposte au Covid en RDC, le Dr Jean-Jacques Muyembe, estime que le taux de mortalité pourrait atteindre 15% de la population. Effroyable.

Alors si nous ne sommes pas capables d’organiser un couloir sanitaire, d’aider les pays africains à produire le matériel manquant – notamment des respirateurs et des masques –, d’en acheminer, nous courons vers une immense catastrophe humanitaire. Les milliards se débloquent pour les banques, pour sauver la finance, mais où est le partage, la prise en charge internationale visant le bien commun ?

Vous savez quoi ? J’enrage.

Alors je regarde à un autre bout du globe, les États-Unis. Nous sommes au cœur de cet Occident arrogant qui s’est vautré dans le néolibéralisme le plus agressif. À New-York ou en Louisiane, le virus galope. Le pays a dépassé les 100.000 cas, dépassant la Chine (81.000 cas) ou l’Italie (83.000 cas). Donald Trump a d’abord pris de haut le virus, pariant comme Boris Johnson en Grande-Bretagne sur l’immunité collective, avant de faire volte-face. Le confinement n’est pas total et le Président a déjà appelé à une reprise graduelle de l’activité. Il faut dire que l’économie a sévèrement plongé, avec une explosion de la demande d’allocation chômage – +1000% ! Un record historique. Le vice-président du Texas a donné à voir le visage du cynisme le plus cru Outre-Atlantique : « les personnes âgées devraient consentir à mourir pour sauver l’économie » (sic).

Pendant ce temps, le défaut de protection en matière de santé produit ses premiers ravages. Les témoignages circulent sur les montants astronomiques devant être réglés pour être soigné. Un reportage publié la semaine dernière dans le magazine Time évoquait une facture de plus de 34 000 dollars américains pour une patiente du Massachusetts qui a été testée, puis traitée dans un centre hospitalier après avoir été contaminée par la COVID-19. Joie et bonheur de la privatisation de la santé… Et pendant ce temps-là, les ventes d’armes bondissent. Le shérif de Los Angeles, qui a décidé de fermer ce type de magasin, a écopé de deux plaintes du lobby et d’autres associations pro-armes. Quand on pense que 16.000 personnes ont été tuées en 2019 par armes à feu… Et 24.000 suicides… Nous ne sommes pas égaux entre les territoires pour ne pas mourir fusillé par son voisin. Misère.

L’impression que l’Occident vit au Moyen-Âge me gagne… La modernité n’est pas là où la pensée dominante le croit. Dans un texte dont je vous recommande chaudement la lecture, Gaël Giraud, chercheur au CNRS, explique que le Covid aurait dû rester une « pandémie un peu plus virale et létale que la grippe saisonnière, dont les effets sont bénins sur une vaste majorité de la population mais très grave sur une fraction. Au lieu de cela, le démantèlement du système européen et nord-américain commencé depuis plus de dix ans a transformé ce virus en catastrophe inédite de l’histoire de l’humanité qui menace l’entièreté de nos systèmes économiques. » Si avec ça, on ne remet pas en cause notre modèle de développement ! À bon entendeur…

 

Clémentine Autain

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