Accueil | Chronique par Clémentine Autain | 19 mars 2020

De l’inégalité devant le confinement

Le confinement n’est pas le même pour tous, que l’on soit puissant ou misérable. Clémentine Autain chronique la crise du Covid-19.

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La directrice générale de l’agence sanitaire Santé publique France nous annonce qu’il n’y aura pas d’inversion de la courbe épidémique en France avant la mi-mai. La période de confinement ne s’arrêtera pas à quinze jours, elle va s’étendre. Cette situation inédite produit de la stupeur parce que nous n’imaginions pas la France dans un tel chaos. Elle génère ses gestes égoïstes, des vols de masques à la contrebande de gel hydroalcoolique, du pillage des magasins alimentaires au départ massif de Parisiens prêts à exporter le Covid-19 dans toute la France, mais aussi ses élans de solidarité. Hier à 20h, le bruit des casseroles et des claquements de mains pour applaudir les personnels hospitaliers était réconfortant – et on recommence chaque soir ! – comme l’aide apportée par les Chinois qui acheminent des masques. On se demande comment l’Union européenne peut être à ce point inopérante, concentrée qu’elle reste sur le sauvetage des banques plutôt que des vies.

Nous expérimentons la privation à grande échelle, avec la peur de la mort qui rôde en toile de fond. La grande majorité d’entre nous subit le confinement mais nous ne sommes pas égaux devant cet état de fait. Je pense à celles et ceux qui dorment dans la rue, dans les prisons, dans les camps de réfugiés. 160.000 personnes sont sans domicile fixe, comme on dit, et 15.000 à 20.000 vivent dans des bidonvilles. Imagine-t-on le potentiel de drames ? Dans les prisons, des détenus ont refusé de rejoindre leur cellule, des mutineries en chaîne sont à redouter, comme en Italie. Il faut considérer la difficulté à faire respecter dans ces lieux les gestes barrière et ce que peut représenter la fin des sorties ou activités collectives quand on est enfermé dans quelques mètres carrés. À Aubervilliers où environ 500 migrants vivent sur un terrain insalubre, la promiscuité et le manque d’hygiène constituent de terribles facteurs à risque. Notre pays doit répondre à cette urgence humanitaire et chercher à protéger. Il en va de la solidarité et des droits humains mais aussi de la protection de tout un chacun. Chaque foyer de contagion est une menace pour la collectivité.

Plus globalement, les conditions de confinement ne sont pas les mêmes pour celles et ceux qui habitent dans un logement agréable, dans lequel chaque membre de la famille peut s’isoler, et celles et ceux qui vivent dans un habitat étriqué, dégradé, insalubre. Elles sont plus dures pour les gens qui présentent déjà des fragilités psychologiques, qui sont facilement gagnés par l’anxiété. Elles peuvent devenir hyper dangereuses pour les femmes victimes de violences conjugales. Elles sont susceptibles d’accélérer les séparations pour des couples qui vont avoir du mal à se supporter H24 pendant des semaines et des semaines. Elles sont inégales devant la scolarité, entre les enfants qui ont des parents à même de maintenir un apprentissage éducatif et culturel et ceux dont les familles ne sont pas en situation, pour des raisons socio-culturelles, de faire face. Quant aux cours par Internet, encore faut-il avoir des ordinateurs et de la connexion…

Cette idée que l’on peut en profiter pour se poser, réfléchir, prendre soin de soi, lire, écrire… n’est pas si évidente pour tout le monde. Avec des enfants par exemple – je parle d’expérience -, la mission est sinon impossible, du moins difficile. Entre la préparation des repas, les machines à laver, la vaisselle, le ménage, les temps de jeux, les sauts d’humeur à gérer des uns et des autres, les chambres à ranger et j’en passe, caser le télétravail ou le temps pour soi, bon courage ! Alors oui, nous aurons la conscience de ce qui nous aura le plus manqué, à commencer par la liberté – sujet majeur de mes réflexions depuis quelques années, convaincue que je suis que notre liberté ne rentre pas dans leur libéralisme économique et l’injonction consumériste.

Cette expérience partagée de peur et confinement, fut-ce de façon très différente et inégale, changera notre perception politique, j’en suis convaincue. Dans quel sens ? L’affaire n’est pas dite. Nous aurons une force décuplée pour nos arguments mettant en cause le modèle capitaliste et productiviste. Mais soyons lucides. Après la crise des subprimes en 2008, les dirigeants auraient dû remettre en cause le poids de la finance sur nos vies. Il n’en fut rien, nous avons eu droit partout à une cure renforcée de dérégulation économique. Demain, après la crise sanitaire, comptons sur nous-mêmes pour impulser une autre voie.

 

Clémentine Autain

Les précédentes chroniques

>> Les cadres en télétravail, les prolos au charbon ? (chronique du 18 mars 2020)

>> L’intérêt humain, résolument (chronique du 17 mars 2020)

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