Accueil | Chronique par Clémentine Autain | 9 avril 2020

En avant, pas comme avant

Les appels à l’État pleuvent de toutes parts. À l’orée de ce XXIe siècle où le tout marché avait pris la main, où l’État était réduit à déchaîner la compétition ou l’austérité, comment ne pas ressentir un vent de fraîcheur ? Clémentine Autain chronique le Covid-19.

Vos réactions (3)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Les services publics sont plébiscités. L’obsession de la rentabilité pour notre système de soins, visiblement criminelle, n’est plus à l’ordre du jour. La menace du Covid-19 nous fait redécouvrir les atouts d’un État protecteur, capable d’organiser la protection des citoyen.ne.s. La globalisation est pointée du doigt comme responsable de dangereuses dérégulations. L’idée de nationalisation ou de réquisition s’énonce sans susciter des cris d’orfraies. Je ne parle pas ici des mots flottants de la Macronie le temps d’une crise mais de l’état d’esprit général du moment. Oui, ça fait du bien.

 

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR
>>
Pour le monde post-Covid-19, la Macronie distille ses idées (et ça n’est pas le grand soir !)

 

L’époque change à une vitesse ébouriffante. Il est d’ailleurs intéressant de voir les convergences programmatiques s’affirmer au sein des gauches et des écologistes, comme le note Pauline Graulle dans Mediapart. Les curseurs politiques d’un large rassemblement se cherchent. Ma conviction est qu’il n’émergera pas d’un cartel de partis mais d’une dynamique sociale et politique, capable d’articuler des exigences sociales et écologistes, capable aussi de dégager à la fois une grande cohérence et de laisser vivre le pluralisme. Les termes, le récit, l’imaginaire de ce « nouveau tout » capable de porter une espérance doivent trouver une expression nouvelle pour être fédératrice dans notre séquence historique.

Pour qu’émerge ce chemin d’émancipation humaine, nous devons faire face à la macronie, à toute cette idéologie néolibérale et technocratique qui gouverne depuis trop longtemps. Nous devons également pilonner l’ascension de l’extrême droite qui espère tirer les marrons du feu de la crise sanitaire, en misant sur le repli nationaliste et l’autoritarisme, en espérant engranger sur la tentation de revenir « au bon vieux temps ». C’est pourquoi je crois profondément que les mots et les idées que nous avançons doivent charrier une représentation de la société qui nous dissocient clairement des deux autres options politiques en présence. De la clarté des différents chemins possibles dépend notre capacité à gagner.

Mon optimisme me porte à penser que nous avançons collectivement dans ce cheminement vers une narration renouvelée. Je veux malgré tout pointer ici un aspect, et non des moindres, qui me préoccupe. La valorisation du rôle de l’État et la critique de la mondialisation telle qu’elle ne va pas ne sauraient conduire à nous associer au Gosplan ou à l’enfermement dans les frontières nationales. Les nationalisations font partie des possibilités pour reprendre la main sur la production. Elles ne sont pas les seules.

Les formes de type Scop, c’est-à-dire des reprises par les salariés d’une entreprise, sont aussi des réponses souhaitables pour toute une série d’activités. Elles ne règlent pas tous les enjeux économiques et de pouvoir mais elles participent de la réponse. Nous avons besoins de lois qui interviennent dans l’ensemble de l’économie, notamment en tordant le cou à sa financiarisation, pour orienter ce que nous fabriquons, dans une perspective de changement social et écologique. La question de la démocratie dans l’entreprise est majeure. Pour choisir l’affectation des bénéfices ou des choix stratégiques de l’entreprise, il faut augmenter le pouvoir de celles et ceux qui y travaillent là où les possédants des capitaux ont toute latitude aujourd’hui. Mais pas seulement ! Qui décide de ce que l’on produit ? Les usagers, les consommateurs, les citoyens ne peuvent plus être exclus de ces choix. La seule main de l’État ne suffit pas à régler la question. Penser une appropriation sociale des outils de production est indispensable. C’est l’ensemble de l’économie qui doit être tournée vers le bien commun, et non seulement les entreprises d’État – ce qui par ailleurs ne suffirait pas à en être une garantie absolue et dans la durée.

L’État est un outil, il n’est pas le seul. La nation est une échelle de souveraineté, elle n’est pas la seule.

De la même manière, il faut relocaliser l’économie pour arrêter l’immense gâchis environnemental que produisent les flux mondiaux de marchandises. C’est aussi une façon de redonner de la souveraineté aux peuples. Mais croire que nous pourrions régler tous les problèmes à une échelle nationale est totalement illusoire. On le voit avec la pandémie : nous sommes interdépendants. On le sait également avec le climat : les émissions de gaz à effet de serre ne s’arrêtent pas aux frontières. C’est pourquoi protéger notre économie de la globalisation néolibérale est nécessaire mais ne suffit pas à répondre aux défis de notre temps.

L’État est un outil, il n’est pas le seul. La nation est une échelle de souveraineté, elle n’est pas la seule. Rien de magique donc dans l’affirmation de l’État et de la nation, tout dépend ce que l’on en fait, et aussi de comment on transforme l’appareil d’État puisqu’il n’est, par exemple, pas neutre du point de vue des rapports de classe. Quand Donald Trump se réclame de la souveraineté américaine pour décider qu’il ne respectera pas les engagements visant à limiter les gaz à effet de serre, il aliène la souveraineté de tous les peuples du monde. Je pense aussi à l’utilisation possible d’un État fort pour surveiller nos libertés avec le « tracking » contrôlant nos allers et venues. Je pense aussi à la fermeture des frontières en matière de circulation des personnes. Ce n’est pas là le sens de la société que nous voulons construire. Nous cherchons à accroître les libertés et la coopération entre les peuples. Nous visons la justice sociale et la transition écologiste. Et pour se faire, il faut changer de République, ouvrir un processus constituant dans lequel la question de nos besoins devra être largement discutée et l’enjeu de l’élévation des droits et protections franchement affirmé.

 

Clémentine Autain

Les précédentes chroniques

>> Covid-19 : le blues des blouses (chronique du 7 avril 2020)

>> Covid-19 : mettre à profit cette crise, pour bien vivre (chronique du 6 avril 2020)

>> Seine-Saint-Denis : rupture ancienne d’égalité, sinistre nouvelle inégalité (chronique du 5 avril 2020)

>> Les corps accusent les choix politiques (chronique du 3 avril 2020)

>> Jusqu’où allons-nous accepter la surveillance de nos libertés ? (chronique du 2 avril 2020)

>> Nous payons l’aveuglement à l’égard de l’écologie (chronique du 1er avril 2020)

>> Plus que jamais, faire de la politique (chronique du 31 mars 2020)

>> Le temps pour soi, blablabla (télétravailler avec des enfants) (chronique du 30 mars 2020)

>> Avec le confinement, c’est l’explosion des violences intrafamiliales (chronique du 29 mars 2020)

>> Covid-19, ce miroir des fractures territoriales (chronique du 28 mars 2020)

>> À la caissière de mon supermarché (chronique du 27 mars 2020)

>> Ils ne confineront pas notre colère (chronique du 26 mars 2020)

>> Je repose mes questions au gouvernement... (chronique du 25 mars 2020)

>> Et si on avait une stratégie industrielle ? (chronique du 23 mars 2020)

>> C’est aujourd’hui dimanche (chronique du 22 mars 2020)

>> « Plus rien ne sera comme avant » ? (chronique du 21 mars 2020)

>> Le Covid met à nu le capitalisme (chronique du 20 mars 2020)

>> De l’inégalité devant le confinement (chronique du 19 mars 2020)

>> Les cadres en télétravail, les prolos au charbon ? (chronique du 18 mars 2020)

>> L’intérêt humain, résolument (chronique du 17 mars 2020)

Vos réactions (3)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Aujourd’hui ce sont les gilets jaunes d’hier qui font fonctionner la France.
    les chauffeurs, les aides ménagères, les aides soignantes , les infirmières, les caissières etc ..
    Bref les gens qui ne sont rien.
    ce sont eux l’état

    dan93 Le 10 avril à 00:41
  •  
  • Je n’arrive pas à comprendre,
    comment dans les villes et en particuliers dans l’agglomération parisienne,
    autant de personnes désoeuvrées par la force des choses,
    enfermées dans des boites d’allumettes actuellement surchauffées,
    baignant vraisemblablement à l’intérieur de ces habitats dans une atmosphère de bouillon de culture de virus,
    avec les perspectives de déstabilisations économiques qui se profilent,
    voire peut-être de famine et de guerre mondiale,
    et qui malgré ça,
    RESTENT AUSSI AMORPHES que des pieds-de-légumes,
    alors qu’elles sont sous la botte d’une dictature...!!!...….

    J’en tombe à la renverse… !!!....

    xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

    Bernard Décombe Le 10 avril à 01:08
  •  
  • SI ça peut aider ...Par la fenêtre ouverte, le monde s’est éveillé...

    Le monde s’est éveillé dans un silence opaque
    Nos gestes fraternels deviennent démoniaques
    Un baiser sur ta bouche : une flèche assassine !
    Nous n’allons plus marcher aux lueurs matines...

    Paris sur quais de Seine a perdu ses amants,
    New York la jolie Pomme est un fruit déchirant,
    La forteresse de Chine ne protège de rien !
    Et l’Afrique se meurt et chacun perd les siens...

    La misère s’étale au front de l’hôpital,
    Les petites mains s’affairent à combattre le mal,
    Ni armes, ni protections et la foule applaudit
    Dans le cœur de chacun le pouvoir est maudit !

    Matamore sur son trône se plait à l’injonction
    La milice à la laisse, les médias dévotion,
    Comme des enfants de Pétain s’abreuvent au calice
    Tandis que les voisins appellent la police !

    Tous les chants de la rue aujourd’hui se sont tus
    Les révoltes en jachère sont de noirs revêtus
    Nourries à la colère de tant d’amis perdus
    Partis en isolement le cœur pourfendu

    Nos crédos désormais se préparent à demain
    Exiger la justice à l’odeur de jasmin
    Balayer les pouvoirs pour une part entière
    De matins frais du monde aux peuples de la terre

    Pascal Piezanowski Le 11 avril à 09:58
  •  
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.