« Un soleil rouge se lève, beaucoup de sang a du couler cette nuit... » (Le Seigneur Des Anneaux : Les Deux Tours)
Accueil | Par Loïc Le Clerc, Pablo Pillaud-Vivien | 26 novembre 2020

À gauche, il n’y aura pas de solution élégante

Ça va mal, très mal à gauche. Et ce n’est pas qu’un problème de casting en perspective de futures échéances électorales. C’est de mort politique de tout un camp dont il est question.

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Certaines époques s’en sont allées, pour le meilleur comme pour le pire. Désormais, nous vivons un temps où la gauche n’est plus certaine de constituer l’alternative à la droite. D’aucuns y verront la résultante d’un manque de pertinence dans le positionnement stratégique, d’autres l’achèvement d’un cycle de trahisons provoqué par l’appétit de pouvoir d’apparatchiks opportunistes. Mais il s’agit plutôt de la défaite en incapacité du camp social et politique de la gauche à rendre tangibles les horizons radicaux forgés autant dans les luttes que dans les esprits.

Cette fin de 2020 ressemble de plus en plus à une croisée des chemins : plus aucun mouvement politique ne peut se réclamer d’une capacité d’hégémonie suffisante à gauche pour l’emporter sur les autres. Pis, lorsque l’on songe aux élections à venir, régionales, présidentielle ou législatives, l’avenir paraît particulièrement bouché. Pourtant, les énergies existent ! La société française est bousculée et interrogée sans cesse par force mouvements puissants et renouvelés qui vont du féminisme à l’antiracisme en passant par l’écologie ou les luttes sociales. Qu’est-ce qui empêche donc d’en faire une lame de fond unique qui permette d’accéder aux pouvoirs ? Pour l’instant, certainement le jeu électoral, et notamment présidentiel – écueil absolu sur lequel viennent se déchirer toutes les tentatives politiques de ces dernières années.

 

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Premier à partir dans la course, Jean-Luc Mélenchon a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle de 2022 au nom de La France insoumise, de son score en 2017, mais surtout parce qu’il revendique, peu ou proue, d’être le seul à incarner suffisamment puissamment les luttes qui traversent notre société. Dans les écuries mitoyennes, on tape du pied et s’énerve de ce que cette candidature a de prématuré. Seulement, personne ne débande (sic) quant à sa volonté de présenter un candidat pour 2022 : fort de ses succès électoraux relatifs aux dernières élections européennes et municipales, Europe Écologie-Les Verts estime qu’il n’est plus d’actualité de se ranger derrière qui que ce soit et estime qu’il est temps pour son candidat, d’enfin briller ; le Parti communiste français, qui avait choisi la stratégie autonomiste lors de son dernier congrès, va peut-être revoir sa copie mais semble néanmoins bien engagé sur la même trajectoire ; Génération.s n’existe plus qu’à l’état végétatif, et on se demande encore qu’elle pourrait être l’ambition d’un Parti socialiste même si pour le patron des socialistes propose « un candidat commun qui ne soit pas socialiste, ni vert, ni communiste, ni insoumis mais qui soit tout ça à la fois ». Ambitieux.

EELV peut-il dépasser ses clivages internes ?

Mais le problème est plus épineux encore lorsque l’on regarde plus précisément l’état des forces en présence : si Jean-Luc Mélenchon paraît largement hégémonique dans son mouvement – il n’y a personne aujourd’hui chez les insoumis pour lui contester sa légitimité), il n’en est rien chez EELV où les personnes et les courants fourbissent leurs armes de façon de moins en moins discrète. D’un côté, l’eurodéputé Yannick Jadot qui croît dur comme fer aux commentaires médiatiques sur l’évidence de sa stature présidentielle, certitude acquise par la respectabilité de ses prises de position, chantre d’une écologie « pragmatique » qui lui permettrait de discuter au-delà du « camp de la gauche ». Et de l’autre, le maire de Grenoble depuis 2014, Éric Piolle qui, fort de son expérience à la tête d’un exécutif municipal, table plus sur une écologie comme colonne vertébrale pour la gauche d’après. Leur opposition, qui ne fait plus de mystère pour personne, amène une question : comment cela peut-il se terminer ?

Dans le cas de primaires internes à EELV, si Yannick Jadot gagne, il cherchera à se positionner dans l’espace politique entre Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron, avec les alliés qu’il réussira à se trouver – même si le PS ne lui rend pas la partie facile au vu des récentes déclarations d’Anne Hidalgo et d’Olivier Faure, son premier secrétaire. Sa stratégie consistera alors à prouver qu’il est une sorte d’Emmanuel Macron plus vert. Cela laissera au candidat de LFI toute la latitude pour incarner la gauche, de par devers lui puisqu’il souhaite parfois s’en distancer. Mais si c’est Éric Piolle qui l’emporte, la stratégie devra être tout autre car il souhaitera vraisemblablement être le candidat de la gauche autant que celui de l’écologie. S’en suivra donc une querelle de chapelles au cours de laquelle chacun scrutera les sondages pour savoir s’il devance l’autre. De près ou de loin. L’enjeu sera pour Éric Piolle d’arriver à ne pas s’enferrer strictement, dans l’immédiat post-primaires, avec ceux qui viendront le courtiser en premier, à savoir Yannick Jadot et Olivier Faure. L’image comme le programme qui pourrait sortir d’une telle alliance de circonstances pourraient s’avérer fatals pour le candidat Piolle dont l’ambition ne correspond pas à un positionnement de centre-gauche. Reste à savoir jusqu’où se creuse le délitement de la social-démocratie...

Entre les deux hommes, la candidature de Sandrine Rousseau pourrait bien semer le trouble dans un duel dont visiblement personne ne se satisfait dans la grande famille des écologistes.

Les régionales, premier tour de la présidentielle ?

Tests à mi-parcours pour la gauche, les élections régionales à venir sonnent un peu comme un glas terrible pour quiconque envisagerait sérieusement que les années à venir puisse amener la gauche au pouvoir : EELV, LFI, le PS et le PCF vont partir en ordre dispersé pour vraisemblablement terminé la course éparpillée façon puzzle, région après région, des têtes de liste putatives – et propose aux autres de se ranger derrière. Julien Bayou d’EELV, Audrey Pulvar pour le PS, Clémentine Autain ou Raquel Garrido pour la FI en Île-de-France, Karima Delli d’EELV, Fabien Roussel du PCF et Ugo Bernalicis de LFI dans les Hauts-de-France… Le problème principal résidant dans le fait que la stratégie pour les régionales conditionnera nécessairement celle pour la présidentielle : si LFI ou EELV décidait de partir unie avec les autres partis de gauche en 2020, comment justifier qu’il faille partir seul en 2022 ?

Le plus grand adversaire de la gauche, ce n’est pas la droite, c’est elle-même. Ou plutôt : ce devrait être la droite qui, d’Emmanuel Macron à Marine Le Pen, paraît plus puissante et hégémonique que jamais, mais les guerres picrocholines et intestines qui rongent la gauche l’occupent aussi à temps plein. Aujourd’hui, celles et ceux qui veulent une maison commune pour la gauche et les écologistes, ce sont toujours celles et ceux qui ne sont pas en dynamique. Ainsi, au lendemain de 2017, quand Jean-Luc Mélenchon pouvait s’enorgueillir de son score à la présidentielle, La France insoumise excluait toute alliance quelle qu’elle soit. Les Verts et les socialistes, accusant le coup des 6% de Benoît Hamon, prêchaient alors le contraire, fustigeant le dogmatisme dégagiste et populiste du mouvement insoumis. Seulement, trois ans ont passé, et les dynamiques se sont inversées : EELV commence à souffrir du même hybris et penser que son terreau idéologique est suffisant à faire germer une candidature présidentielle autonome…

Bérézina en vue, donc. Un scénario à l’italienne de disparition pure et simple de la gauche du paysage politique n’est pas à exclure. Sauf à ce que le nombre pléthorique de candidats sur la ligne de départ pour 2022 ne conduise in fine à un éveil des consciences. Gageons que les leçons de 2002 et 2017 aient été retenues.

La gauche creuse encore

Mais le mal qui ronge la gauche dépasse largement la simple question du casting. Sur quoi se fracture-t-elle ? Sur des thématiques qui seront, sans aucun doute, au cœur de la présidentielle à venir : souverainisme, violences policières, la place de la question sociale face aux problématiques de genre, raciales. À l’heure où Macron enchaîne les paroles et les actes autoritaires, liberticides, qu’il rompt totalement avec les positions du candidat qu’il fut en 2017, alors qu’il est empêché sur le social (on l’a vu avec l’arrêt brutal de la réforme des retraites), sur sa réforme constitutionnelle, le Président s’en prend à tout ce qui l’a gêné dans sa politique tout du long du quinquennat : le droit, l’État de droit, les libertés, les intermédiaires. Malgré tout cela, il n’y a pas de réactions chez les socio-démocrates. C’est même pire que ça : ils suivent. Ainsi a-t-on entendu Anne Hidalgo remettre en doute le positionnement de ses alliés écologistes sur les valeurs de la République. Ainsi a-t-on vu Yannick Jadot soutenir des propos sur le burkini, ou encore tendre ostensiblement la main à la droite. Sans que cela ne perturbe, officiellement, le parti EELV qui ne saurait assumer un Jadot 2022 sans s’étouffer de couleuvres. Cette situation où plus personne à gauche n’ose assumer ses propres idées, préférant le buzz facile, accompagne la grande démoralisation de la gauche sociale.

Bérézina en vue, donc. Un scénario à l’italienne de disparition pure et simple de la gauche du paysage politique n’est pas à exclure. Sauf à ce que le nombre pléthorique de candidats sur la ligne de départ pour 2022 ne conduise in fine à un éveil des consciences. Gageons que les leçons de 2002 et 2017 aient été retenues. Quelques voix seulement ont manqué, nous rappelle-t-on, souvent. Pour la gauche de la gauche, une des solutions évidentes, c’est la candidature de Jean-Luc Mélenchon. Solide sur la question sociale, il a réussi à embrasser, même imparfaitement et maladroitement parfois, beaucoup des luttes et des colères qui traversent notre société. Sa candidature est à ce titre parfaitement légitime. Mais pour aller plus loin, il va aussi falloir qu’il incarne – et pour ça, il ne peut pas être seul – un horizon qui dépasse la seule question du programme politique de parti. Cet horizon, certains le préfèrent dans le renouveau démocratique, la Sixième République, la remise en question totale d’un système institutionnel qu’ils assurent vérolés par des années de confiscation du pouvoir, le détournant ainsi de l’intérêt général. Seulement, ce n’est pas juste un pin’s que l’on peut arborer les quelques mois avant une élection pour l’oublier ensuite, ou un vœu pieu que l’on inscrit au fronton d’un programme en omettant de se l’appliquer à soi-même. Un changement de République pour donner plus de pouvoir au peuple et non plus à une élite politique considérée à tort ou à raison comme une caste qui s’auto-reproduit et qui s’accroche à ses postes, ça s’incarne. Pour l’instant, on ne peut que constater que les appareils politiques en place semblent impuissants à faire émerger une telle incarnation enthousiasmante et collective du renouveau démocratique. Car à ce stade, toute victoire d’un candidat – d’une candidate ? – de la gauche se fera nécessairement par K.O. sur les autres. Au risque de laisser les autres sur le tapis.

 

Loïc Le Clerc et Pablo Pillaud-Vivien

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  • Lu votre analyse, elle pourrait s’adresser à votre directrice Clémentine Autun qui contribue à cette situation car élue avec des voix communistes elle a rejoint l’homme providentielle Mélenchon ce qui est le contraire des valeurs de gauche dont nous nous réclamons.

    Francis Virlouvet Le 26 novembre 2020 à 17:35
  •  
  • Silence radio du coté de François Ruffin.
    Le big bang de Autain et Faucillon a fait pschitt.
    De plus Ensemble ne soutient pas d’emblée Mélenchon. ( qui se comporte comme "un chef de meute" et non comme un rassembleur.)

    milhac Le 26 novembre 2020 à 21:10
  •  
  • "...C’est de mort politique de tout un camp dont il est question...."

    Bon débarras,
    puisque de toutes façon, d’une "extrême" à l’autre,
    c’est exactement la même chose...!!!...

    Bernard Décombe Le 28 novembre 2020 à 02:42
  •  
  • Je trouve cet article qui en faisant par des bisbilles entre les partis dit de gauche dont la présidentielle qui est leurs principales préoccupations démontre la vacuité politique de ces partis
    Il me semble que le rôle des partis qui dénoncent la société capitaliste dans la quelle nous vivons qui montre toujours un peu plus son côté nuisible et funeste n’est pas suffisant . Je pense à la France insoumise,au PCF en particulier. Leur rôle devraient être de faire en priorité un travail idéologique auprès des citoyens et qui est un écho en Europe et même plus loin pour ouvrir une autre perspective que celle qui nous mènent dans une crise permanente avec toutes les conséquences humaines ou l’argent est roi
    Cela passe je crois part une autre façon de produire , de consommer, une autre façon de protéger la terre , une façon plus démocratique de diriger un pays sans avoir une sorte de monarque au sommet de l’état.
    Cela passe par une remise en cause du pouvoir de la finance
    Je souhaite une gauche qui prenne de la hauteur de vue qui rassemble et qui passe par l’implication du plus grand nombre
    Il y a encore peu de temps je votais pour le moindre mal aujourd’hui si il n’y a pas un embryon de perspective politique de gauche je n’irais pas voter à la présidentielle

    gondat Le 28 novembre 2020 à 14:10
  •  
  • 28 juin 2020 deuxième tour des élections municipales
    Très forte abstention mais
     la gauche continue à gérer la capitale
     des listes que l’on peut qualifier de citoyennes et font penser à ce qui s’est passé à Barcelone gagnent à Marseille.
     un des principaux barons du macronisme est battu à Lyon ainsi qu’à la métropole
    Bordeaux et Strasbourg sont gagnées par des listes d’union menées par les écologistes
     Montpellier : un liste d’union de la gauche bat la liste du maire sortant macroniste.
    Nantes et Lille restent à gauche

    On se demande si cela est vrai ou si on a rêvé
    Alors oui si la division perdure la gauche risque la disparition dans certains conseils régionaux comme dans les Hauts -de -France et Paca en 2015 et à l’élection présidentielle mais parler pour autant de mort politique n’a pas de sens

    Badéyan Gérard Le 29 novembre 2020 à 19:02
  •  
  • mais pour quel projet, tout ça ? aquí l’alh  !

    aucune visée à long terme, rien de systémique, au mieux des grands mots mais aucune mesure phare et emblématique proposée.

    pourquoi voter à gauche plutôt qu’à droite ou plutôt que FN —l’électeur ne le sait pas. Mélenchon, à part gesticuler et rappeler des principes, c’est du vide. la seule différence du FN au pouvoir, ça serait que les nazillons décomplexés ne se géneraient plus pour courir vers la guerre civile. politiquement, pas sûr que ça ne change grand chose : l’aménagement du capitalisme, la politique spectacle, le vide culturel et sociétal, voilà le programme de notre classe politique.

    la sortie immédiate de la société automobile et le développement massif du transport public de voyageurs et de marchandises, la sortie immédiate de la grande distribution comerciale capitaliste, la nationalisation des banques d’affaires, l’urgence de l’aménagement du territoire et la politique urbaine (fermons des hypermarchés, réouvrons les centres des petites villes et développons les cités de banlieue pour qu’elles deviennent des lieux de vie), l’urgence d’une politique agricole dépesticidée, l’urgence d’une politique médicale sans conflit d’intérêt....

    la gauche aurait tant à dire et à mettre en place, et on reste dans le vague, dans les indignations partielles, sélectives et si vite oubliées. de la politique spectacle a trois sous (aujourd’hui pour la liberté d’informer, hier pour le droit des noirs, avant-hier le droit des femmes ou les animaux dans les abattoirs, des grands mots et des statuts facebook sans vision globale à part faire du like).

    RICKWAERT président bon dieu !

    masdiset Le 1er décembre 2020 à 09:04
  •  
  • le programme :
    https://noussommespour.fr/wp-conten...
    Puisqu’en réalité, les différents "à gauche", se trouvent très probablement dans les programmes...
    J’attends d’ailleurs un article qui les comparerait lorsqu’ils seront tous connus.

    carlos Le 10 décembre 2020 à 14:52
  •  
  • Je vous réponds. Vous parlez de programme. Hormis les polémiques futiles dans ces commentaires, c’est le cœur du sujet. Voici un comparateur de programme complet créé par FI. Sur les programmes qui existent du moins. Ce comparateur est plutôt honnête. Cela va de LREM, LR à Jadot, PC... ect.

    https://noussommespour.fr/programme/comparateur/

    Antoine Le 23 mars à 18:58
  •  
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