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Accueil | Par Gildas Le Dem | 21 juillet 2018

Affaire Benalla : le scandale d’Etat qui fait chanceler la Macronie

Trois jours après les révélations du journal Le Monde, l’Élysée apparaît, au regard de ce qu’il est désormais convenu d’appeler "l’affaire Benalla", comme le véritable "territoire perdu de la République" française.

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Il est arrivé, ces dernières heures où les révélations du Monde ou de BFM se multipliaient, que l’on plaisante, ici ou là, en évoquant un nouveau SAC (le service d’action civique, sorte de milice privée du pouvoir gaulliste de 1960 à 1981, dont Charles Pasqua fut l’une des figures). Mais la réalité dépasse désormais et la fiction, et la farce.

L’on a en effet appris depuis, du fait même de l’Élysée – qui entendait sans doute devancer ces révélations – qu’un gendarme réserviste, un dénommé Vincent Crase, avait également participé aux mêmes faits de violence place de la Contrescarpe. Des faits qu’on ne peut désigner autrement que comme un tabassage en règle par ces mêmes collaborateurs de l’Élysée. Et il aurait fallu 48 heures de protestations de l’opposition, de la presse et de l’opinion, pour que l’Élysée se décide enfin à écarter définitivement Alexandre Benalla qui, dans un premier temps, avait seulement été suspendu de ses fonctions pendant 15 jours.

Tabassage d’État

La gravité des faits tient moins, toutefois, à la sanction (certes sous-proportionnée, quand elle est le plus souvent, dans d’autre cas, sur-proportionnée), qu’à la question de savoir pourquoi l’Elysée n’a pas, dans la foulée du 1er mai, transmis au parquet ces images et ces informations. Et ce, en vertu de l’article 40 du Code de procédure pénale qui veut que « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs ». Pourquoi aura-t-il donc fallu, pour cela, attendre deux mois et demi et un article du Monde ? Et dans quel contexte, plus général, se sont déroulées les manifestations du 1er mai ? Quel a été le rôle de Vincent Crase et d’Alexandre Benalla dans le dispositif policier, la répression et parfois la provocation des manifestants ?

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Outre ce qu’il faut bien appeler un tabassage d’État, dont chacun a maintenant pu observer, sur les réseaux sociaux, la brutalité sans frein, écœurante, il y a eu subornation de trois officiers de police. Ceux-ci – un contrôleur général à la Préfecture de police de Paris ; un commissaire ; un commandant chargé des relations avec l’Élysée – ont en effet été suspendus la nuit dernière, pour avoir extrait des copies d’une vidéo des violences perpétrées par Alexandre Benalla place de la Contrescarpe, et les lui avoir transmises.

Collomb démission

Mais l’on ne peut pas se demander, dès lors, quelle pouvait être la nature de l’autorité dont jouissait Alexandre Benalla – pourtant simple chargé de mission la sécurité à l’Élysée – pour pouvoir se soumettre à de très hauts gradés de la hiérarchie policière parisienne. On réclame actuellement, dans certains rangs de l’opposition, la démission de Gérard Collomb. C’est pourtant bien l’Élysée et, a minima, son directeur de cabinet, qui sont au cœur de l’affaire. On n’imagine pas en effet qu’Alexandre Benalla ait pu agir, et court-circuiter ainsi toute la chaîne de commandement indépendamment du Ministère de l’intérieur sans, en même temps, se réclamer directement de l’Élysée lui-même. Aussi : qu’est-ce donc qui pouvait lui conférer cette autorité ? Nous retrouvons ici la même question que celle posée sur le terrain des violences policières : auprès des simples fonctionnaires de police sur le terrain, comme des hauts gradés de la police parisienne, de quelle aura élyséenne jouissait donc Alexandre Benalla ?

Plus grave encore : le motif invoqué par l’Élysée pour évincer Alexandre Benalla. L’Élysée invoque en effet des « faits nouveaux », à savoir la copie et la détention des vidéos de surveillance de la Préfecture de police de Paris (avérée par Alexandre Benalla le 18 juillet). Très bien, mais alors quelles vidéos ont été visionnées à l’Élysée début mai ? Celles diffusées sur les réseaux sociaux ? N’étaient-elles pas déjà assez éloquentes pour justifier une éviction immédiate ? Ou bien sont-ce celles de la Préfecture de police de Paris ? Mais alors comment l’Elysée peut-il présenter ces vidéos, et la détention de ces vidéos, comme un « fait nouveau » ? Ou bien l’Élysée a fait preuve d’une ahurissante légèreté dans l’appréciation des violences perpétrées par l’un de ses collaborateurs, ou bien l’Élysée ment et louvoie. Et en premier lieu, Emmanuel Macron, dont on a appris hier soir qu’il avait bien vu la vidéo en personne, sans que l’Élysée consente, pourtant, à en dévoiler la date exacte

Police parallèle de la Macronie

En régime macronien, ce n’est donc plus seulement la police qui fait la loi, mais une police parallèle. Preuve, s’il en fallait encore, qu’en régime néo-libéral, la violence politique et sociale des gouvernants est homogène à la violence physique de la police ; que la gouvernementalité néo-libérale s’accommode mal des oppositions et du pluralisme qu’elle n’hésite pas, au besoin, à brutaliser symboliquement autant que physiquement. A l’heure qu’il est, sur le plan parlementaire, la création d’une commission d’enquête indépendante peine d’ailleurs encore à trouver sa voie, infirmant les défenses des derniers macronistes historiques qui – comme Jean-Pierre Mignard dans un entretien abracadabrantesque – désiraient voir dans cette affaire un ultime exercice de transparence démocratique.

Mais nous en savons désormais également plus, avec la liste des privilèges qui ont été dévolus à Alexandre Benalla (une "vraie voiture de police", un logement Quai Branly, 10 000 euros de traitement), mais aussi ses rivalités avec les service de police ou de sécurité du Président de la République, sur le "nouveau monde" macronien. On nous annonçait un nouveau monde. Mais de fait, ce nouveau monde n’est jamais que l’ultime restauration du très ancien régime monarchique. Et comme toute "société de cour" ainsi que le faisait observer le sociologue Norbert Elias, la petite société qui entoure Macron n’est pas seulement animée de sentiments de privilège ; elle est aussi faite de petites rivalités, de médiocrités dont la moindre n’est pas celle du monarque, qui joue, s’amuse, arbitre et se divertit de ces clowneries délétères. Quand la farce ne tourne pas au drame.

Et en effet, ces rivalités n’expriment plus que des tensions, des rapports de force symboliques internes à une coterie, sans rapport réel avec les tensions et les besoins de la société française, dont elle apparaît de plus en plus éloignée et coupée. Quand elle n’entre pas en opposition (frontale, si l’on peut dire, dans le cas d’Alexandre Benalla) avec les demandes démocratiques de cette dernière. En ce sens, Emmanuel Macron apparaît aujourd’hui pour ce qu’il est : le médiocre monarque d’un régime déjà finissant.

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  • Donc Sa Majesté Macron a visionné en personne la fameuse vidéo. À quel moment ? L’Élysée ne l’a pas précisé pour l’instant, mais tôt ou tard sera bien obligé de le faire...

    Le plus intéressant, c’est que la presse mainstream, propriété de quelques grands milliardaires et qui encore récemment soutenait inconditionnellement Macron, a très nettement pris ses distances, à commencer par Le Monde, qui pourtant était comme le journal officiel du régime. Ce qui semble indiquer que le deep state n’essaiera pas de maintenir Macron pour un second quinquennat et va bientôt commencer à lui chercher un(e) remplaçant(e). Soit Wauquiez (soutenu par Marine Le Pen), soit Pécresse (ce qui sonnerait le glas de LREM), soit encore (qui sait ?) Marion Maréchal-(ex)Le Pen. Mais il lui sera bien difficile de trouver un candidat aussi doué pour enfumer le bon peuple.

    bohusch Le 21 juillet à 20:40
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