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Accueil | Tribune par Philippe Bouyssou | 17 mars 2021

TRIBUNE. Aux racines de l’accusation en islamo-gauchisme : la preuve par Ivry

Accusé de « clientélisme » et d’« indigénisme » par son opposition, le maire PCF d’Ivry-sur-Seine Philippe Bouyssou revient dans une tribune sur la genèse d’une nouvelle fracture politique.

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Les derniers évènements survenus lors du conseil municipal du 11 février 2021 posent une nouvelle fois cette question : un mensonge répété mille fois, peut-il devenir une vérité ? Dans les jours précédant le conseil, le représentant de la droite, Sébastien Bouillaud, avait publié sur les réseaux sociaux un texte extrêmement violent à l’égard de la majorité municipale. Il y dénonçait la tenue à Ivry-sur-Seine d’une marche « décoloniale ». Selon lui, j’aurais dû interdire et condamner cette initiative, mais également sanctionner les élu.es de la majorité y ayant pris part. Après une défense en règle de l’histoire coloniale de la France, il accusait l’association convergence citoyenne ivryenne de porter des discours communautaires, et de faire progresser à Ivry « l’islamo-gauchisme ». Il concluait son propos, en accusant la majorité de servir des causes « obscures » et « anti-républicaines ».

 

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Ces accusations, qui dépassent largement le cadre habituel du débat démocratique, ont suscité de nombreuses réactions au sein de la majorité. Les animateurs des différentes composantes politiques ont alors décidé de poser au maire une question d’intérêt local. Cette disposition du règlement intérieur ne prévoit théoriquement pas de débat. J’ai donc répondu sur le fond, à la tribune de Sébastien Bouillaud, en rappelant que c’était la colonisation qui était la honte de la République, et pas le fait d’en dénoncer les méfaits. Et qu’au contraire cela permettait de réconcilier les mémoires, et de faire vivre les valeurs de la République. Ce qui est surtout insupportable pour la droite comme pour d’autres d’ailleurs, c’est que des enfants d’ouvriers issus de l’immigration, occupent à Ivry toute la place qui leur revient de droit en France : celle de décider, d’exprimer une parole politique et d’être élu.es.

Au terme de ma réponse, Sébastien Bouillaud a souhaité s’exprimer. Au regard de la mise en cause dont il faisait l’objet, j’ai décidé de déroger aux règles afin qu’il puisse parler. Il a alors bredouillé une confirmation de ces écrits tout en regrettant que son texte ait pu blesser des membres de la majorité. Emporté par une émotion palpable, il a même confondu Jean Jaurès et Jules Ferry. C’est alors que Philippe Hardouin représentant La République En Marche, a également demandé la parole. J’avoue avoir alors manqué de réflexe. Au lieu de rappeler le règlement intérieur et de justifier la dérogation dont avait bénéficié Sébastien Bouillaud, je lui ai également permis de s’exprimer. Et là, surprise : il s’est lancé dans une longue diatribe, écrite à l’avance, sur les thèmes de l’assassinat du professeur Samuel Paty, du génocide des personnes juives, la révocation de l’Edit de Nantes et même le massacre de la Saint-Barthélemy… ce qui n’avait rien à voir avec l’objet initial de la marche « décoloniale ». Je lui ai fermement demandé de conclure en lui rappelant qu’il était hors sujet, et ai fini par lui couper le micro au moment où il a définitivement vrillé en exhumant une fois encore, l’intervention d’Atef Rouhma lors du conseil municipal du 19 novembre 2015. Après une interruption de séance demandée par Sabrina Sébaihi, afin de permettre à chacun de reprendre ses esprits, l’opposition a finalement décidé de quitter le conseil.

Aux origines d’un climat délétère

Revenons sur la séance du conseil municipal du 19 novembre 2015 car c’est le point de départ d’un climat délétère entretenue depuis par les oppositions de droite comme de gauche. Ce conseil devait permettre à chaque force politique de s’exprimer, après le choc provoqué par les attentats du 13 novembre. Quelques jours auparavant, une polémique s’était engagée sur les réseaux sociaux entre Convergence Citoyenne Ivryenne (CCI) et le PS (Parti socialiste). Le PS ivryen avait réagi à une publication de CCI qui mettait en cause la politique internationale de la France, comme l’une des origines des attentats islamistes sur le sol national. La première expression publique des socialistes ivryens après les attentats, avait donc eu pour objectif principal de réagir au positionnement de CCI.

Pour se remettre dans le contexte de l’époque, un débat érudit s’était engagé nationalement sur l’origine des attentats. Certains, comme Dominique de Villepin, portaient l’idée qu’il ne s’agissait pas seulement d’une « guerre de civilisation », mais que l’existence même de ces groupes trouvait ses origines dans les politiques conduites par les états occidentaux dans les pays du Proche et du Moyen-Orient : « la haine entraine la haine, la guerre nourrit la guerre ». En résumé, la question qui se posait alors était : « Expliquer est-ce justifier ? » Quand on s’appelle Dominique de Villepin, c’est un débat politique, mais lorsqu’on s’appelle Atef Rouhma et qu’on est issu de l’immigration tunisienne, cela devient de « l’apologie du terrorisme ».

Ce débat s’est invité au conseil municipal du 19 novembre 2015 et ce qui aurait dû être un échange solennel et cadré s’est transformé en règlement de compte. Une phrase de l’intervention d’Atef Rouhma, sortie de son contexte, a permis au PS et à la droite de créer un incident de séance et de partir, tout en me reprochant d’avoir laissé l’élu de CCI finir son intervention sans l’interrompre.

L’importance du contexte

À la relecture du verbatim, on se rend compte que les premières réactions de Sandrine Bernard, élue socialiste, survienne au moment où Atef accuse le PS de vouloir instrumentaliser ces attentats pour stigmatiser les musulmans et les habitants des quartiers populaires. Ce n’est que bien plus loin dans son intervention qu’il dit la fameuse phrase qui restera dans les annales : « Daesh n’attaque pas nos valeur, notre culture ou notre goût de la fête. Il attaque la France parce que la France les attaque et participe à la mort de centaines de milliers de civils. » Isolée de son contexte cette phrase peut légitimement susciter le débat, surtout si l’on décide sciemment d’ignorer la conclusion de l’intervention : « Face à cette rhétorique guerrière, nous en appelons simplement à plus de démocratie, de liberté, de fraternité et d’égalité. Valeurs que nous avons plus que jamais besoin de mettre en pratique. » Peut-être est-il utile de rappeler que François Hollande venait de prendre position pour la déchéance de nationalité. Il en exprimera d’ailleurs le regret, au moment de renoncer à briguer un second mandat présidentiel. Les jeunes Français binationaux avaient vécu douloureusement cette prise de position. Beaucoup s’étaient senti considérés par la République comme des Français conditionnels porteurs d’une citoyenneté précaire et de seconde zone.

Au-delà de la réalité des faits et des propos tenus, une véritable légende urbaine est alors née. Les propos de CCI sont devenus une apologie du terrorisme et je serais devenu complice en laissant s’exprimer des appels au meurtre. Le PS avait même saisi le préfet pour dénoncer ces faits. Pour ne pas risquer de déplaire à sa hiérarchie gouvernementale, le préfet de l’époque m’avait discrètement fait remettre en main propre, un « courrier d’observation » m’appelant à ne plus laisser à l’avenir de tels propos s’exprimer au conseil. J’avais alors porté plainte pour dénonciation calomnieuse. Notamment pour réagir aux nombreuses menaces de mort, dont Atef et moi avions fait l’objet. A cette heure, cette plainte n’est d’ailleurs ni instruite ni classée sans suite…

Une opposition municipale particulièrement agressive

A partir de ce moment-là le débat politique à Ivry s’est peu à peu déplacé des traditionnelles questions de gestion vers les questions de société. Que la droite tente de nous coller l’étiquette de communautaristes et de clientélistes lorsque nous accompagnons une association musulmane dans son projet de mosquée, quoi de plus banal ? En revanche, lorsque la gauche, du PS à la France insoumise, met en cause notre attachement à la République et à la laïcité, c’est plus troublant. CCI devient alors l’allié sulfureux, la cible de toutes les attaques.

Pour une partie de la gauche dite réformiste, le fait qu’Ivry, cette ville pleine d’atouts, ait à sa tête un maire communiste depuis 1925, constitue une anomalie historique. Lors des cinq dernières élections municipales, la gauche n’a accepté de se rassembler qu’une seule fois en 2008, après que Pierre Gosnat a été brillamment élu député. A toutes les autres échéances, une alternative de gauche a tenté de se construire : en 1995 avec Ivry y vivre ; en 2001 avec les Verts ; en 2014 avec le PS. Mais l’attelage qui s’est constitué en 2020, autour d’EELV, du PS et de la France Insoumise, est plus surprenant. Une telle alliance à gauche contre un maire communiste, ne pouvait plus se justifier par une « diabolisation » traditionnelle sur la « menace communiste ». Elle peinait également à trouver sa crédibilité dans la dénonciation d’un hégémonisme supposé, dans l’opposition à des choix d’aménagement, ou dans la reconstruction de l’incinérateur du Syctom. La « diabolisation » s’est alors basée sur la question du communautarisme, du clientélisme et de la laïcité. L’article d’Abel Mestre paru dans le Monde en février 2020 révèle d’ailleurs clairement cette stratégie du mensonge et de la mauvaise foi. Antoine Spire, membre éminent du PS, y qualifie notre municipalité de « communautariste » et de « clientéliste » en exhumant une nouvelle fois l’intervention d’Atef au conseil de novembre 2015 pour étayer son propos. Quant à l’insoumis Mourad Tagzout, il y va carrément : « Le maire a une indulgence vis-à-vis de l’indigénisme dans ses discours. Même les mots “République” et “laïcité”, faut chercher longtemps pour les trouver ! ». Et Sandrine Bernard de rajouter : « Ils mettent en cause la police, les institutions républicaines, le passé colonialiste, le racisme institutionnel… C’est de la déstabilisation des autorités françaises et républicaines. »

Nouveaux clivages

L’état d’esprit que révèlent ces prises de positions publiques a heureusement conduit à un échec électoral. Dans un contexte de forte abstention, il est vrai, cette liste a rassemblé à peine plus que Sandrine Bernard toute seule en 2014. Lorsque dans la perspective du deuxième tour, la question de faire alliance avec la liste de LREM, l’attelage a explosé en vol, et EELV a fait le choix d’abandonner cette rhétorique de division. Rien d’étonnant alors à ce que LREM ait décidé d’ouvrir sa tribune dans le journal municipal à l’expression du PS. Rien d’étonnant non plus à ce que l’amertume ressentie alors, ait poussé Antoine Spire, Michel Lesens et Alexandre Vallat à porter un recours devant le tribunal administratif pour tenter de faire invalider le scrutin. Recours qui vient d’ailleurs d’être rejeté. En gros, la nouvelle ligne de fracture politique à Ivry ne serait plus entre la droite et la gauche, ne serait plus entre différentes conceptions de la démocratie, de l’urbanisme ou des politiques sociales. Non, la frontière séparerait désormais ceux qui défendent la laïcité contre ceux qui la galvauderaient, ceux qui défendent les valeurs de la République contre ceux qui les sacrifieraient pour se maintenir au pouvoir, ceux qui respecteraient les institutions contre ceux qui les déstabiliseraient… C’est absurde !

Cette rhétorique qui semble constituer un nouveau ciment pour les oppositions, est dangereuse. Dangereuse car elle fait reculer, y compris par la gauche, la construction d’une société multiculturelle, une société apaisée dans laquelle chacun.e trouve la place qui lui revient légitimement. Oui, la nouvelle majorité est aux couleurs d’Ivry, aux couleurs de ses engagements. Ce renouvellement, n’est pas un calcul de clientélisme électoral, c’est une volonté politique qui a ouvert un tiers des sièges de l’assemblée communale à une forme inédite de désignation par les citoyen.nes eux–mêmes. La réussite de cette expérience de partage réel du pouvoir constitue un véritable défi démocratique.

La laïcité comme cadre

La laïcité est justement le seule cadre dans lequel peut s’épanouir la diversité des origines et des cultures. Nous sommes tou.t.es Ivryenn.es, et nous avons des intérêts communs qui vont bien au-delà de nos appartenances religieuses ou de nos origines. Si nous avons décidé de soutenir l’édification d’une mosquée à Ivry, ce n’est pas pour acheter les voix des musulman.es, mais bien pour concourir à la correction d’une inégalité historique. Nous avons en plus la chance qu’ait émergé dans notre ville une association qui rassemble les musulman.es quelles que soient leurs origines, et qui entend échapper à une forme d’islam consulaire, soumis aux Etats étrangers. Il est toujours étonnant d’ailleurs de constater à quel point cela fait débat. Alors même que lorsque nous décidons de confier à l’association des amis de Madeleine Delbrêl la maison de la rue Raspail pour en faire un lieu de mémoire dédié à cette grande mystique de l’Eglise catholique, personne ne trouve rien à redire. N’est-ce pas là ce qu’on pourrait appeler une « laïcité sélective » ?

Le récent débat ouvert par la marche « décoloniale » pose en grand la question de la responsabilité de la France dans l’asservissement des peuples, dans l’appropriation des richesses de leur pays et leur exploitation dans le cadre des migrations. Aujourd’hui encore, le poids de l’Histoire pèse sur le quotidien des enfants d’immigré.es, qui subissent des discriminations au logement et au travail, en raison de leurs origines et/ou de leurs appartenances supposée à une religion, de leurs adresses postales, etc. A ce sujet, que dire de cette étude réalisée par le Défenseur des droits en 2017, qui révèle que 80% des jeunes (âgé.es entre 18 et 25 ans) et perçu.es comme noirs ou arabes, affirment avoir déjà été contrôlé.es par la police lors des cinq derniers années ? Quelle démocratie pourrait s’enorgueillir d’un monde où une partie de la jeunesse confie avoir peur de la police en raison de sa couleur de peau ?

Être à la hauteur des enjeux

Si nous apportons notre soutien à Assa Traoré et au comité Adama dans leur combat pour la justice et la vérité, ce n’est pas pour déstabiliser les institutions, bien au contraire. Pointer du doigt les violences policières et particulièrement celles perpétrées dans les quartiers populaires, c’est affirmer aux yeux de tou.t.es que ces agissements font honte à l’uniforme. C’est réhabiliter la mission essentielle de police, celle de protéger l’ensemble de la population. C’est aussi apporter notre contribution à la construction d’un rapport police-population refondé. Assumer de manière critique et lucide ce passé, exprimer cette réalité, c’est se donner les moyens de « réconcilier les mémoires » et faire reculer le racisme et les discriminations. C’est permettre à chacun d’occuper la place qui lui revient dans la société.

L’enjeu est de taille, à l’heure où la crise sanitaire fait basculer des dizaines de milliers de familles dans la précarité. Dans les prochaines années, il nous faudra aussi relever les défis de l’époque, à l’image de la transition énergétique. Comment y parvenir, sans l’investissement de chacun ? C’est donc ce choix de société qui s’offre à nous : celui du respect de nos différences et de la recherche de tout ce qui nous rassemble, pour construire ensemble un monde plus juste. Ou bien celui de la division, à l’image de la proposition de loi dit « séparatisme » ou des débats visant à dénaturer la notion de laïcité, dont l’objectif ne viserait plus le droit de croire ou non, mais de stigmatiser et restreindre les libertés publiques, et notamment celles des musulman.es. A ce propos, le récent courrier adressé aux maires de France par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin qui détaille et anticipe les dispositions nouvelles accordées à l’Etat et aux élu.es locaux par le Projet de loi confortant le respect des principes de la République est plus qu’inquiétant.

Le travail à accomplir pour réconcilier les mémoires est immense et chacun peut y contribuer. Ivry devra aussi s’y attaquer et pas seulement en interrogeant les dénominations de nos rues. Nous devrons également assumer et regretter officiellement les politiques de quotas mise en place par notre municipalité à l’encontre des enfants d’immigré.es au début des années 1980.

 

Philippe Bouyssou

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  • La laïcité de l’Etat c’est la neutralité de l’Etat. Or L’Etat, selon l’idéologie marxiste-léniniste, fondement de l’identité du PCF, n’est pas neutre. Il se définit en référence à cette idéologie et rejette de la normalité les citoyens qui n’y adhèrent pas.

    La situation du PCF est difficile. Sa survie est en jeu. Qu’il fasse tout pour l’assurer peut se comprendre. Mais un parti peut-il, pour simplement continuer à exister, renier sa raison d’exister ?

    Glycère BENOIT Le 18 mars à 15:27
  •  
  • hFygCjTHRd

    RhvKYBAHi Le 3 avril à 12:26
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