Illustration Alexandra Compain-Tissier
Accueil | Par Pablo Pillaud-Vivien | 12 mai 2018

Cohn-Bendit : 68 et des poussières

Daniel Cohn-Bendit a été le visage de Mai 68 avant de devenir la figure des compromissions des ex-gauchistes avec la social-démocratie puis le libéralisme, au profit d’une écologie vert pâle et d’une europhilie inconditionnelle.

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Mai 68 a cinquante ans et ses acteurs comme ses thuriféraires souvent soixante-dix. Pour la jeunesse d’aujourd’hui, c’est souvent un concept flou que les collégiens confondent tour à tour avec la guerre d’Algérie, une exposition universelle et la Commune de Paris. Mais, pour ceux qui arrivent à situer l’objet dans l’histoire, pour peu qu’ils aient un peu lu sur le sujet ou qu’ils aient vu un documentaire dont c’en était l’objet, il y a un nom à côté duquel ils ne peuvent pas être passés tant il fait partie intégrante de l’imaginaire du moment : celui de Daniel Cohn-Bendit.

« Dany ? C’est celui qui gueulait et qui gueule toujours d’ailleurs », entend-on souvent dans les cercles de ce qui reste de la gauche. « Mais parfois, on ne sait plus trop pourquoi il gueule… », ajoute-t-on aussi immédiatement, non sans une moue dubitative qui laisse transparaître cette déception un peu agressive de ceux qui s’accommodent mal du temps qui passe. C’est qu’en cinquante ans tout pile, celui qui a été la coqueluche de toute une partie de la gauche et a arpenté les plateaux télé, squatté les ondes radio et occupé les colonnes de journaux, a parcouru un long chemin politique : révolutionnaire, gauchiste, antiautoritaire, conseiller municipal de Francfort, Vert allemand, Vert français, député européen allemand, député européen français, fédéraliste, libéral-libertaire, social-libéral, macroniste…

Symbole contestataire

Mais commençons par le commencement, par Mai 68, un moment fondateur pour toute une génération qui fut surtout celui de Dany le rouge. Avec ses taches de rousseur et ses cheveux orange, il envoie du lourd dans le mégaphone avec ses discours criés plus que parlés, son bagou qui déconcerte plus d’un puissant et son franc-parler qui attire nécessairement la sympathie, médiatique comme populaire. C’est normal : il n’est pas d’accord. Avec qui ? Tout le monde. Avec quoi ? On s’en fout, on verra plus tard.

Étudiant à l’université de Nanterre, il fait partie de ceux qui, dès le 22 mars 1968, décident d’occuper les locaux de la faculté pour demander la libération des membres du Comité Vietnam arrêtés à leur domicile quelques jours auparavant. Certes, il avait été brièvement membre de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) mais la ligne politique du syndicat – ou l’idée même d’une ligne politique tout court d’ailleurs –, ne lui plaisait pas et l’enfermait dans des schémas qui ne lui correspondaient pas. Ce qui va devenir le Mouvement du 22 mars est beaucoup plus à son image puisque s’y côtoient la carpe et le lapin, unis dans leur volonté et leur ambition contestataires : des trotskistes, des chrétiens de gauches, des anars… Le tout réuni, bon an mal an, derrière un leader : Dany le rouge.

« Symbole de la contestation » : c’est très vite le nom qu’on lui affuble après que sa photographie où il tempête contre un CRS fait la une de tous les journaux. Pourtant, Daniel Cohn-Bendit n’est pas tout à fait sorti du même moule idéologique que ses camarades de contestation qui inondent les rues de leurs joyeux slogans et de leurs espérances révolutionnaires : il n’est ni trotskiste, ni maoïste, ni communiste, ni beaucoup de mots en -iste. Ses discours, dont l’armature idéologique n’est pas encore claire lorsqu’il n’a que vingt-trois ans, sont surtout des coups de gueule. Mais ce qui est intéressant, c’est que cette marque de fabrique, que ses détracteurs imaginent issue d’une stratégie marketing très tôt pensée, va perdurer jusqu’à aujourd’hui : du coup, on a du mal à en dégager un squelette idéologique clair, sauf à considérer que l’europhilie béate pour les uns, chevillée au corps pour les autres, pourrait en constituer un.

Exils intérieurs

Pourtant, dans les esprits, Daniel Cohn-Bendit, après un demi-siècle de présence médiatique et politique, c’est toujours celui qui dit non en vitupérant, en beuglant, qui invective et qui n’a pas peur de foutre les pieds dans le plat. Mais, en un demi-siècle itou, Daniel Cohn-Bendit, c’est aussi celui que la gauche, tout en ayant fait de lui l’un de ses symboles, s’est toujours refusée à pleinement adopter. Voire l’a carrément rejeté. Et pour cause : il n’a jamais vraiment fait montre de beaucoup de sympathie envers les idées et les idéaux des partis de la gauche traditionnelle tout autant que de la nouvelle.

Et d’aucuns avancent qu’il s’agit là d’un trait propre à sa construction et à son éducation politico-familiale : « fils d’émigrés juifs allemands, né à Montauban en 1945, ni Français, ni Allemand, je suis, comme on dit, un bâtard ». Apatride de naissance, faute d’avoir été déclaré dans le bazar de la fin de la seconde guerre mondiale, il est bringuebalé de France en Allemagne – et effectuera même un court séjour dans une école à Londres. Ses parents, des juifs qui avaient fui le nazisme, lui donnent sûrement le goût du cosmopolitisme éclairé, de la bohème faite engagement politique et de l’universalisme bienveillant. Il passera même un été dans un kibboutz en Israël ; non que cela révèle quoi que ce soit d’une judéité à laquelle il fait très peu référence, se réclamant plutôt athée, mais cela permet de mettre en lumière les prolégomènes de son militantisme pour un monde des peuples qui se donnent la main, de la construction d’une société bienveillante et ouverte où, surtout, les frontières ne sont pas un concept sur lequel les corps ou les esprits s’arrêtent.

Ces frontières ont tout de même failli avoir raison de lui quand, à la suite des évènements de Mai 68, il est expulsé du territoire français – après être rentré une première fois à Paris en se jouant des services de police grâce à une ingénieuse teinture qui masquait sa crinière rousse – et qu’il doit se reconstruire en Allemagne. Cet exil forcé l’aura sans doute marqué, lui qui n’aura de cesse, par la suite, de se battre pour l’abolition des frontières intérieures européennes.

Pensée molle

Se battre contre, on peut dire que Daniel Cohn-Bendit l’a fait. Mais pour quoi ? Lorsqu’il analyse lui-même Mai 68, il consent que « c’était une effervescence et non une théorie de la rupture ». Il va même plus loin, dans une interview qu’il a donnée en 1986 à Françoise Collin pour Les Cahiers du Grif, en affirmant que c’était « simplement un immense besoin de communication et de solidarité ». Dès lors, on comprend bien que l’inachèvement de ce que d’autres appellent une révolution était une issue triste mais nécessaire : comment organiser une société nouvelle sur la base d’une pensée aussi molle ? C’est l’essence même des reproches que lui feront, a posteriori, les maoïstes et les trotskystes qui l’avaient pourtant, dans un premier temps, suivi dans son aventure contestataire.

Après avoir évolué du côté des anarchistes et des autoproductivistes allemands, il se rapproche, au fur et à mesure des années 1980, des Verts, et adhère à Die Grünen, en Allemagne, dès 1984. C’est à ce moment-là qu’il entame sa mue politicienne. Non qu’il se dédise de quoi que ce soit qu’il aurait déclaré dans ses plus jeunes années, mais il tient quand même à clarifier sa position en publiant Nous l’avons tant aimée, la Révolution en 1986. Dans ce texte, il prend ses distances avec toute idée de révolution et, comme l’aveu patenté d’un échec idéologique, abandonne presque avec nostalgie la volonté d’une transformation radicale du monde.

Pourquoi ce soudain retour sur ce qui l’avait pourtant fondé ? Parce que Daniel Cohn-Bendit est maintenant le défenseur d’un écologisme réaliste qui s’opposerait à un écosocialisme jugé trop déconnecté de la réalité de la social-démocratie. Mais il ne faut pas pour autant croire que c’est une recherche du pouvoir qui l’a poussé dans les bras de l’acceptation d’une grande partie du monde tel qu’il est, au lieu de proposer un modèle résolument alternatif en accord avec ce qu’il voudrait : c’est plutôt la conviction intime que la révolution, au sens de changement total des paradigmes d’une société, serait une sorte de nostalgie du présent, dont les voies et moyens relèveraient de l’impossible, et les objectifs du joli rêve.

Parfum de trahison intellectuelle

Il est vrai que s’il avait conservé le flou sur son tropisme révolutionnaire, il aurait eu du mal à trouver matière à soutenir la politique menée par le gouvernement de la région Hesse, aux mains du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) dans les années 1980. Car sa prise de distance idéologique avec la révolution s’est immédiatement accompagnée d’actes et de prises de position en bonne et due forme : Daniel Cohn-Bendit a en effet soutenu celui qui fut ministre de l’Environnement et de l’Énergie du Land entre 1985 et 1987, Joschka Fischer. Ce qu’il voit, au-delà de l’acceptation de toute une série de mesures qui n’avaient rien de révolutionnaire, c’est la création, pour la première fois dans une région allemande, d’un ministère de l’Environnement – avec à sa tête, de surcroît, un membre du parti des Verts. Et ça, ça le botte. Même si c’est loin, très loin des impératifs de changements immédiats et radicaux que le Cohn-Bendit de vingt-trois ans aurait pu porter.

D’aucuns verront aussi un parallélisme saisissant entre les deux amis, Joschka Fischer et Daniel Cohn-Bendit, quand on sait que le premier a dû se faire rappeler trois fois qu’il ne pouvait siéger en jeans et baskets au Bundestag et qu’il s’était adressé au président de la chambre en ces termes fleuris : « Sauf votre respect, Monsieur le président, vous n’êtes qu’un trou du cul ». Et puis, le même parfum de trahison intellectuelle flotte autour des deux compères…
Trahison intellectuelle parce que, s’il a incarné Mai 68, il a en aussi porté immédiatement les contradictions.

Comment le Daniel Cohn-Bendit qui vieillit, celui qui, fort de ses expériences plurielles dans la contestation et dans l’écologie, celui qui avait dit « Merde ! » à Jean-Marie Le Pen en pleine session plénière au Parlement européen, celui qui se dit libre de penser ce qu’il veut quand il veut – et de le penser haut et fort –, celui qui se veut courroie de transmission pour la jeunesse – de ses cris de douleurs comme de ses cris de joie –, comment celui-ci a-t-il réussi à se concilier avec la social-démocratie dans ce qu’elle a de plus apathique, voire avec le capitalisme néolibéral ?

Dany-l’Orange

Et force est de constater qu’il a fait des émules puisque lorsqu’on interroge par les actuels membres d’Europe-Ecologie-Les Verts, ce sont plutôt les panégyriques que les critiques qui se succèdent. Mais certains, s’ils acceptent l’idée qu’il fut l’une des égéries positives de Mai 68, lui reprochent d’avoir trahi lors des grèves de 1995, alors que cela faisait à peine un an qu’il était devenu député européen : « Le mouvement de 1995 a vu deux logiques s’affronter : une gauche traditionnelle, derrière le mouvement ; et l’autre réformiste, qui disait : on ne peut pas continuer comme ça. Est-ce qu’il est raisonnable pour une société d’accepter la retraite à cinquante-cinq ans pour les employés de la SNCF ? »

D’autant que Daniel Cohn-Bendit récidive en 1999, en assumant, dans L’Humanité, de se définir comme « libéral-libertaire ». Emprunté à Michel Clouscard, ce concept forgé en 1972 est considéré comme une sorte de contre-révolution parfaite à l’émergence du socialisme, au plus grand bonheur du capitalisme, en cela que cette rébellion factice s’évertue à effacer la conscience de classes. Dès lors, Dany le rouge, qui était passé par la case Dany le vert, devient plutôt Dany l’orange : il accepte, en principe et en actes, la société capitaliste qui produit tous les effets néfastes, notamment environnementaux, qu’il dénonce pourtant par ailleurs.

Mais ça, c’est peut-être ce que DCB a le mieux compris : la société du spectacle qui prend de plus en plus de place au fur et à mesure du XXe siècle et surtout au début du XXIe siècle, permet toutes les contradictions, à la fois dans le temps, dans l’espace et dans les idées : c’est finalement le « en même temps » d’Emmanuel Macron que Cohn-Bendit avait intégré longtemps avant lui. C’est une des raisons pour lesquelles, au début des années 2000, Daniel Cohn-Bendit, alors député européen, reste et demeure membre d’un parti des Verts qui comporte des personnalités aussi diverses que Dominique Voynet, Eva Joly ou Jean-Vincent Placé.

Mais son parcours politique, contradictions obligent, n’est pas un long fleuve tranquille : quand il fait campagne en 2005 pour le oui au traité établissant une constitution pour l’Europe et que, même si le parti vote à 53 % comme lui, le positionnement en faveur d’un texte aussi néolibéral interroge. Mais c’est là que réside la clef du personnage qu’est devenu Daniel Cohn-Bendit depuis son mandat de député européen en 1994 : un défenseur, à n’importe quel prix, de l’Europe – voire de l’Union européenne.

L’Europe coûte que coûte

Partisan d’une Europe fédérale à tout prix, intégrée économiquement et socialement, il est donc capable d’avaler toutes les couleuvres bureaucratiques pour que grandisse l’idée de Jean Monnet et Robert Schuman qu’il aime à appeler « son bébé ». DCB s’est trouvé une colonne vertébrale qu’il arrive à faire passer pour idéologique : l’Europe. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il quitte Europe-Écologie-Les Verts en 2012, après que le parti s’est prononcé à nouveau contre le traité européen et au moment même où il fonde, avec Yannick Jadot et José Bové notamment, le groupe de réflexion Europe et Écologie pour promouvoir une « approche pragmatique mais ambitieuse » de l’Europe… Il faut faire avancer la construction européenne coûte que coûte : tel est le credo de Daniel Cohn-Bendit.

Et pour cela, il est capable des grands écarts les plus improbables : ainsi de son appel à voter Emmanuel Macron dès le premier tour parce qu’il est « le premier depuis 2010 à définir une perspective pour l’Europe », tout en concédant qu’en matière écologique, il reste beaucoup de chemin à parcourir… Et il en va de même pour sa relation au libre-échangisme effréné que l’Union européenne prône au niveau mondial : dans la mesure où il peut induire une plus grande attractivité pour l’Europe en tant qu’entité particulière, et malgré les conséquences potentielles sur le droit du travail ou l’environnement, DCB est pour.

Il ne faut donc pas voir de rupture idéologique brutale ou de trahison inopinée quand on apprend qu’il est courtisé par l’actuel président de la République pour figurer sur la liste En Marche aux prochaines élections européennes de 2019, comme l’a affirmé récemment Christophe Castaner, secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement et délégué général du parti. Ni dans sa réponse ambigüe à la question « Est-ce qu’il concourra pour ce nouveau mandat européen ? » Certes, il se trouve un peu vieux et à soixante-neuf ans, et préférerait laisser la place à la jeunesse mais, tout de même, il « ne faut jamais dire jamais ». Au moins, cela permettrait de mettre les choses vraiment au clair quant à son positionnement politique : il serait de droite et les sympathisants de gauche pourraient arrêter de l’ériger systématiquement en figure tutélaire.

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  • Cohn-Bendit n’a pas 69 ans mais 73 ans. Donc 74 au moment des prochaines européennes.

    Révocit Le 14 mai à 11:25
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  • G.Meurice a eu une formule que je trouve assez savoureuse et parfaitement calibrée pour qualifier le parcours politique de DCB. « Il a débuté Che Guevara et termine chez Rothschild »
    Un itinéraire somme toute assez classique dans les milieux gauchistes de Mai 68 dont nombre de leaders ont très vite remplacé la lutte des classes par la lutte des places. Ce personnage vaut il un si long article. Sauf a n’avoir d’autres sujets plus importants a traiter cet article aurait pu figurer dans une rubrique faits et méfaits de la macronie.

    choucroute Le 16 mai à 07:32
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