Accueil | Par Laura Raim | 14 mai 2018

Comment élever le niveau des Matins de France Culture ?

« Comment élever le niveau des Français en économie ? » s’intitulait l’étude publiée par l’économiste invité ce lundi sur la prestigieuse station du service public pour déplorer l’ignorance crasse de la population, étrangement réticente à « comprendre » la nécessité des réformes en cours.

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Pourquoi allumer BFM TV quand on a les Matins de France Culture ? Pour ouvrir la semaine, Guillaume Erner a choisi comme premier invité un certain Pierre Robert, auteur inconnu d’une étude peu remarquée publiée par l’obscur Institut Sapiens, « Comment élever le niveau des Français en économie ? ». Sans rencontrer la moindre contradiction, l’économiste a déroulé pendant huit minutes un fabuleux condensé de doxa libérale, digne des plus beaux plateaux de Nicolas Doze ou de Stéphane Soumier.

Il faut dire que l’intitulé de la « Question du jour » annonçait la couleur : « Pourquoi les Français sont-ils fâchés avec l’économie ? » C’est bien connu, le Français est râleur, surtout le Parisien, mais c’est aussi ce qui fait son charme. Les Français « comprennent mal » les mécanismes, déplore notre agrégé d’éco. En général, c’est parce qu’on leur a « pas bien expliqué ». Mais Pierre Robert émet une hypothèse cognitivo-psychologique plus subtile : les Français n’ont pas « envie de comprendre ». On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif.

Exemples de cette « inculture » honteuse : deux sondés sur trois ne connaissent pas « l’ordre de grandeur du PIB ». On ne saura pas à quoi sert, au juste, de savoir que le PIB s’élève à environ deux mille milliards d’euros ( j’ai dû chercher sur google), quelle compréhension de l’économie permet ce chiffre brut. 2 000 milliards, c’est bien ? pas bien ? beaucoup ? trop ? pas assez ? Deux Français sur trois ne savent pas non plus à combien s’élève la dette publique. ( C’est aussi environ 2 000 milliards. De rien). Et ça c’est dommage. Peut être parce que 2000 milliards c’est un gros, gros chiffre qui pourrait potentiellement les convaincre de la nécessité de « faire des efforts » ? Mais cela, Pierre Robert ne le dit pas tout de suite. Pour le moment, il se contente d’énumérer les symptômes de l’ignardise française.

Coût de l’inculture : 0,1 point de PIB

Autre lacune scandaleuse : 73% des interrogés ne savent pas « ce qu’un employé payé au Smic coûte à son entreprise ». ( Cherchez pas, c’est 1588,47 € par mois, cotisations comprises). Si les Français le savaient, ils n’oseraient pas demander des tickets restaurant. Et les plus responsables travailleraient comme stagiaires, voire bénévolement, comme les y invite une inventive campagne départementale « Le bénévolat pour sortir du RSA ». Cette manie d’exiger un salaire pour son travail, c’est vraiment une détestable tare française.

Le problème, c’est que cette ignorance coûte cher à notre pays : « un point de croissance par an », selon le Prix Nobel d’économie Edmund Phelps. Si c’est un Prix Nobel qui le dit, ça doit être vrai. Soit « la moitié de la dette de la SNCF », nous signale Pierre Robert. Mais pourquoi sommes-nous si mauvais ? Pour lui, cela tient pour beaucoup à la façon dont la matière est enseignée dans le secondaire. Il est vrai que, contrairement à l’Université, où l’école néo-classique règne sans partage depuis une vingtaine d’années, les programmes et manuels du secondaire n’ont pas encore été complètement purgés de toute approche keynésienne de l’économie. Autre raison : notre économie n’est plus, comme après les destructions de la Deuxième guerre mondiale, en « phase de rattrapage ». « Or l’Etat peut jouer un rôle très important dans la phase de rattrapage, mais c’est beaucoup moins le cas aujourd’hui dans une économie tournée vers l’innovation, explique le professeur Robert. Dans une telle économie il est très important que la population dans son ensemble ait une culture économique motivante ». Quel genre de motivation ? « Pas seulement des motivations financières » précise-t-il. Peut-être parce que pour souhaiter moins « coûter » à son entreprise, il vaut mieux qu’un salarié n’ait pas trop de « motivations financières » ? Toujours est-il qu’on ne voit pas bien le rapport avec la question initiale sur la culture économique des Français, mais c’était important de faire passer le message : il y a trop d’État. L’État, c’est bon pour reconstruire un pays après une guerre, pas pour innover. Laissons cela aux start-up. On ne saurait trop recommander à Pierre Robert la lecture de The Entrepreneurial State. Debunking Public vs. Private Sector Myths, de Mariana Mazzucato. La professeure d’économie de l’innovation à l’Université du Sussex montre qu’il n’existe pas d’innovation radicale dans laquelle L’État n’ait pas joué un rôle central, comme financeur de la recherche fondamentale, mais aussi comme innovateur, créateur de marchés, voire des firmes qui allaient y opérer : Internet, biotechnologies, nanotechnologies.

"Polémiques stériles"

Lorsque Guillaume Erner ose rappeler que « les économistes ne sont pas d’accord entre eux », Pierre Robert l’accuse de « tomber dans un relativisme excessif » et de citer l’ouvrage de référence de Pierre Cahuc et André Zylberberg, qui ont « montré que la science économique était capable d’établir des résultats robustes qui permettent de conduire ou d’éclairer les politiques économiques ». Il aurait pu donner le nom du livre, qui vaut son pesant de cacahuètes : « Le négationnisme économique ». Prôner l’augmentation des dépenses publiques, la semaine de 32 heures, la réindustrialisation des territoires, ou encore la taxation des transactions financières, relèverait en effet du « négationnisme » économique, oui oui.

S’il était possible d’extraire les Français de cette boue obscurantiste et de leur ouvrir les yeux, on s’épargnerait quantité de « polémiques stériles » nous assure l’économiste. Comme celle de « la cagnotte » : « dès lors que le déficit est moindre que ce qui avait été prévu, alors on aurait une cagnotte et donc de l’argent à distribuer ». Ce sont donc les débats démocratiques autour des politiques budgétaires et fiscales à mener dans notre pays qu’il nomme des "polémiques stériles". Bien. Le déficit français est certes passé sous la barre des 3%, mais « ce n’est pas la garantie d’une bonne santé financière du pays ! ». Pour une fois on est d’accord, le niveau du déficit n’est pas un indicateur pertinent de la santé d’un pays. Mais ce n’est pas là qu’il veut en venir. Sa crainte, c’est que cet indicateur « positif » selon les critères de Bruxelles autorise à faire une pause dans la démolition des services publics et du droit du travail. Au bout de sept minutes d’interview, Pierre Robert lâche enfin le morceau : « Ça ne veut pas dire qu’il faut cesser, peut être, de mener les quelques réformes qui permettraient de rétablir l’équilibre de nos finances publiques ». On s’en doutait un peu : officiellement invité pour analyser « l’inculture économique » des Français, il n’était là que pour faire le service après-vente des « réformes » libérales en cours. On imagine en effet qu’il pensait plus à celles qui consistent à fermer des maternités, privatiser la SNCF et réduire les APL qu’à celles qui consistent à rétablir l’ISF et supprimer le CICE. Dommage que Guillaume Erner ne lui ait pas demandé.

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