Accueil > La Midinale | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien, Pierre Jacquemain | 17 mars 2020

« Dans les EHPAD, je crains une crise de la même intensité que lors de la canicule de 2003 »

LA MIDINALE AVEC ANNE-SOPHIE PELLETIER. Les EHPAD sont en première ligne dans la crise sanitaire liée au Covid-19, tant les personnes âgées qui y séjournent les personnels soignants qui y travaillent. On en parle avec Anne-Sophie Pelletier, aide médico-psychologique et eurodéputée LFI, membre de la Gauche Unie Européenne.

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Anne-Sophie Pelletier est députée européenne et aide médico-psychologique en EHPAD

 Regards. Les 7000 établissements de France ont reçu ordre de ne plus autoriser les visites aux 600 000 résidents. C’est une bonne chose selon vous ?

Anne-Sophie Pelletier. Oui, c’est une bonne chose : il faut pour le moins prendre des mesures de précautions. En effet, à ce stade, ce que nous connaissons pour le moment du virus, c’est, d’une part, qu’il est particulièrement contagieux, et, d’autre part, que nos personnes âgées sont particulièrement fragiles face à cette crise. Fragiles parce qu’elles ont souvent un système immunitaire déficient et fatigué qui implique des pathologies respiratoires beaucoup plus lourdes. De plus, dans un établissement près de chez moi, à Thise dans le Doubs, ce sont des dizaines de résidents qui sont infectés. Il est donc primordial de prendre ces mesures de précautions - même si je sais que c’est difficile pour les familles. Et je rappelle que chacun de nous peut être asymptomatique...

Le plan bleu a pourtant été déclenché : ce n’est pas suffisant ?

Qu’est ce que le plan bleu ? Ce sont des mesures prises pour la sécurité des résidents et des soignants. Des plans bleus sont déclenché en cas d’épidémie de grippe ou de gastroentérite dans les établissements, ce qui signifie souvent que les personnes âgées, par exemple, restent dans leurs chambres à l’heure des repas afin de ne pas contaminer tout le monde. Mais c’est un peu hypocrite tout ça : effectivement, on déclenche le plan bleu mais, dans le même temps, nombre de soignants n’ont pas de masques et ne sont pas protégés dans les EHPAD en ce moment... cherchez l’erreur ! Ce n’est pas un plan bleu qui est déclenché mais un plan bleu très pâle ou en mode dégradé...

Pour les personnes âgées qui sont chez elles et qui sont dépendantes d’aides extérieures, comment cela va se passer ?

C’est une excellente question et une cause de grande inquiétude. Les soignants manquent déjà de masques... alors les aides à domicile, les auxiliaires de vie, forcément, c’est encore pire ! Je ne rejette pas la faute sur les associations - elles n’y sont pour rien. Il y a une rupture de stock. Mais je pose la question : comment vont faire ces associations, sachant que nous pouvons tous et toutes être porteur asymptomatique ? Evidemment, les aides à domicile et les AVS vont respecter les gestes barrière, mais il faut dans ce cas-là, que l’on m’explique comment on se tient à un mètre d’une personne quand on doit l’aider dans les gestes de la vie quotidienne ? Je pense que l’on court à la catastrophe.

Un tiers des résidents en EHPAD serait en détresse psychologique. Des mesures spécifiques sont prévues pour eux ?

Un tiers des résidents sont en détresse psychologique en EHPAD et ça, c’est au quotidien, sans plan bleu. Alors, avec le plan bleu, ce sera pire. Rien n’est véritablement mis en place pour nos ainé.e.s. Le plan bleu signifie tout même une forme d’isolement pour les résidents. Evidemment, je ne doute pas que les soignants vont faire tout ce qu’ils peuvent pour casser cette solitude, mais plan bleu signifie fin des animations collectives par exemple. La détresse psychologique ne va donc pas s’atténuer et même si, je le rappelle, des mesures doivent être prises pour la protection de tous et toutes, d’autres résidents risquent d’augmenter le nombre de résidents en détresse psychologique.

Les personnels de santé qui travaillent auprès de ces personnes âgées - dont vous faisiez partie avant de devenir députée européenne-vous trouvez qu’on les protège assez ?

Clairement non. Toute l’année, malgré leur dévouement sans faille, ils sont méprisés. Aujourd’hui, ils sont encore une fois en première ligne, et d’un seul coup, on veut nous faire croire que le gouvernement prend enfin conscience de leur utilité ? Quelle indécence... Depuis des années, les soignants demandent plus de moyens sans qu’on ne leur offre aucune réponse. On les envoie au front alors qu’ils sont épuisés, et de surcroit, manquent de matériel. Mais quand même, il faut le voir pour le croire - ou le lire : combien de soignants écrivent "on n’a pas de masques" ou "on n’a pas de sur-blouse" ? C’est bien beau les discours du gouvernement, encore faut-il que ce soit suivi d’actes.

Même si le Covid19 commence à toucher aussi les jeunes, les personnes âgées demeurent la population la plus à risques. Vous trouvez que le gouvernement est à la hauteur ?

Je ne veux pas polémiquer maintenant : la priorité, c’est avant tout la santé et la protection de tous et toutes. Néanmoins, il sera important de tirer les leçons de cette crise sanitaire. Il sera à mon sens important de regarder si le président a bien mis en place ce qu’il a dit. Rappelez-vous, à plusieurs, il a dit "quoi qu’il en coute". Très bien ! J’attends donc qu’il mette les moyens - et urgemment ! Parce que je crains sinon une crise de la même intensité que lors de la canicule de 2003.

On peine à voir une réponse européenne hormis la décision récente de fermeture des frontières de l’espace Schengen. Que pourrait, que devrait l’Europe ?

C’est tout à fait vrai : on n’a plus le sentiment que c’est "sauve-qui-peut" dans chaque état membre, sans que personne ne cherche à trouver des solutions ensemble. Fermer les frontières est l’une des premières décisions concrète à l’échelle européenne mais le virus n’a pas de passeport et je ne vois pas comment ces décisions vont impacter sa propagation. Certes, cela va diminuer la mobilité des citoyens européens mais franchement, ce dont nous avons besoin, ce sont des réponses solidaires. L’Union européenne doit reprendre ses premiers principes, ceux qui devaient la fonder, à commencer par la solidarité. Tout le monde a l’air de découvrir, les yeux ébahis, que la mondialisation, finalement, ce n’est peut être pas ce qu’il y a de mieux - et je pense tout particulièrement aux médicaments et à leur production par exemple.

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  • Les personnes âgées qui ne décèderont pas du coronavirus décèderont de désespoir et en l absence de leurs proches.

    Chantal Lakomicki Le 18 mars à 13:49
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  • Je suis aide soignante dans un epahd et nous n avons toujours pas de masque et manque de gel hydroalcoolique.
    On est en première ligne sans protections.
    C est comme envoyer un soldat au front sans fusil.

    Chantal Lubrano Le 18 mars à 19:32
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  • Je suis aide soignante dans un epahd et nous n avons toujours pas de masque et manque de gel hydroalcoolique.
    On est en première ligne sans protections.
    C est comme envoyer un soldat au front sans fusil.

    Chantal Lubrano Le 18 mars à 19:32
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