Accueil | Entretien par Loïc Le Clerc | 26 février 2020

De #MeToo au procès Weinstein : « La France est à la traîne »

Harvey Weinstein condamné à 23 ans de prison ! C’est la première grande victoire du mouvement #MeToo, lancé en octobre 2017. Que faut-il en penser ? Et la France dans tout ça ? On a causé avec Anaïs Leleux.

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Anaïs Leleux est une militante féministe, membre de Nous Toutes.

 

Regards. Ce lundi 24 février, Harvey Weinstein a été reconnu coupable d’agression sexuelle et de viol. Il risque entre 5 et 29 ans de prison (la peine sera rendue le 11 mars prochain). Son avocate a annoncé qu’il fera appel. Cette condamnation, c’est une bonne nouvelle ?

Anaïs Leleux. Oui, c’est une très bonne nouvelle. Avant tout pour les nombreuses victimes de cet homme, qui ont subi ses actes puis ont été calomniées, culpabilisées, au motif qu’elles avaient pu le suivre dans une chambre, continuer à travailler avec lui. Ce que la société entière leur criait, c’est qu’au fond, elles l’avaient bien cherché. Le reste du temps, elles étaient considérées comme des menteuses uniquement attirées par l’argent. Mais c’est évidemment, plus largement, une très bonne nouvelle pour toutes celles et ceux qui ont un jour subi la violence sexuelle. La justice n’est que trop peu rendue, c’est d’ailleurs assez effrayant qu’on en soit là, à se réjouir autant que justice soit rendue. Mais si ce verdict a été possible, c’est que les temps changent. Très doucement, mais sûrement. C’est d’ailleurs un message important envoyé aux hommes puissants qui bénéficient d’une impunité plus grande encore que les hommes lambdas : « Vous n’êtes pas si intouchable que vous pouvez le croire. Et cela va finir par vous rattraper. »

« Il va nous falloir encore un peu de temps avant qu’on ait notre procès Weinstein, ce ne sont pourtant pas ses équivalents français qui manquent. »

Pendant ce temps-là, en France, on a Roman Polanski nommé douze fois aux César, dont la cérémonie aura lieu vendredi prochain. Qu’en dites-vous ?

Ce qui m’interpelle c’est la temporalité. Il y a quelques mois l’ensemble du cinéma français applaudissait Adèle Haenel, son courage, lançait des « plus jamais ça » et affichait une apparente volonté de se remettre en question. On a beau savoir que les promesses n’engagent que celles et ceux qui y croient, il y a de quoi avoir envie de tout cramer. Invitée à réagir, Adèle Haenel a estimé : « Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes. Ça veut dire "ce n’est pas si grave de violer des femmes". » J’irais même plus loin : « C’est pas grave de violer des enfants ». Et effectivement, ce n’est pas grave dans ce pays où un enfant sur cinq est victime de violences sexuelles et 96% des agresseurs ne sont pas éloignés par la justice des enfants qu’ils ont violentés. Donc pourquoi Polanski n’irait pas se pavaner aux César ? Pourquoi ne se poserait-il pas en victime ? Pourquoi n’aurait-il pas le culot de se comparer à Dreyfus ? Quand, en plus, il est soutenu par des gens qui nous disent que ce film est génial et qu’il faut séparer l’homme de l’artiste. Encore un principe inventé par des hommes puissants pour protéger des hommes puissants. On n’entendra jamais pour protéger un boulanger pédocriminel « oui mais quand même, il fait des supers baguettes, on peut quand même séparer l’homme du boulanger ». En tous cas, clairement, la France est à la traîne. Et on justifie ça par une exception française, un truc vaseux qu’on essaye de faire passer pour de la séduction mais qui est plutôt hérité du droit de cuissage. Adèle Haenel est la première star française à avoir témoigné, levé la voix comme elle l’a fait. Des années après Alyssa Milano, Rose McGowan et d’autres. J’imagine qu’il va nous falloir encore un peu de temps avant qu’on ait notre procès Weinstein, ce ne sont pourtant pas ses équivalents français qui manquent.

 

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L’affaire Weinstein a été le déclencheur du mouvement #MeToo aux États-Unis. La France est-elle passée à côté ?

Un petit élément de contexte déjà : on est actuellement dans la quatrième vague féministe, qui comporte la lutte contre les violences sexuelles mais aussi la lutte contre les féminicides. Le point de départ de cette vague, c’est le féminicide d’une petite Argentine, Chiara Paez, en 2015. Les Argentines marchent sur le Congrès, elles sont 300.000 dans les rues de Buenos Aires, c’est le début du mouvement « Ni una menos » (Pas une de moins). Puis le mouvement se régionalise et les militantes commencent à soutenir les women’s marches contre Trump. Et survient #MeToo. En France, il a fallu attendre l’an dernier pour que la société se mobilise massivement contre les féminicides. Si, dans ce pays, on n’est pas globalement capable de se mobiliser plus que ça contre les féminicides, pourquoi se mobiliserait-on contre les violences sexuelles ? Il faut se souvenir du traitement médiatique de l’affaire DSK. En termes de culture du viol, on en tient une couche dans ce pays ! Par ailleurs, une étude réalisé par Ipsos pour l’association Mémoire Traumatique montre que les représentations des Français sur le viol, avant et après #MeToo, n’a pas vraiment changé. Certaines réponses sont même pires qu’avant ! Ce qui est sûr c’est que #MeToo puis #BalanceTonPorc ont permis à des tas de Françaises de réaliser que ce qu’elles avaient vécu, des millions d’autres l’avaient vécu. Et que ces violences qu’elles avaient intériorisés n’avaient pas à être banalisées, qu’elles n’étaient pas normales. Mais la réaction des « élites » intellectuelles, politiques, médiatiques, n’a pas été à la hauteur.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

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