Accueil | Par Elsa Faucillon | 16 juillet 2021

Dépasser l’antilibéralisme pour sortir du libéralisme

Au moment où la critique du capitalisme ultralibéral et financiarisé obtient un plus large consensus, il devient crucial de ne plus se limiter à elle : aujourd’hui, l’enjeu cardinal est celui de l’alternative à un modèle discrédit.

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La mobilisation des gilets jaunes révèle les conséquences des politiques tournées vers les besoins immédiats du marché. Habituellement hors champ, la vie des catégories populaires trouve enfin place sur les plateaux télé et dans les reportages, dans le débat national.

 

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La taxe carbone adoptée au nom du principe « pollueur-payeur » a allumé la mèche. Et c’est contre la faiblesse des salaires, des retraites, l’injustice sociale, que le mouvement s’est développé. Il est par bien des égards un puissant symptôme de la crise du néolibéralisme. Même Macron l’a concédé à l’occasion de ses vœux : « Le capitalisme ultralibéral va vers sa fin ». Les antilibéraux ont contribué à cette défaite politique : le néolibéralisme a fait son temps.

Un mouvement n’est pas un projet

Voilà quinze ans que des courants très divers de la gauche se sont unis, par-delà leur histoire et même leurs divergences, pour mener collectivement les combats contre la dérégulation libérale. Ensemble, libertaires et communistes, socialistes de gauche et altermondialistes ont lutté pour une fiscalité juste, contre l’évasion fiscale, pour un impôt progressif… Ensemble, nous avons émis une critique forte du pouvoir de la finance contre la politique. L’antilibéralisme a constitué un mouvement qui a suscité une véritable dynamique, non seulement sociale, mais également dans le champ politique. Il a permis à la gauche de la gauche de se rassembler, de marquer une rupture avec les sociaux-libéraux et de s’imaginer majoritaire. Il le fut d’ailleurs au moment du référendum sur le Traité constitutionnel européen. Mais ce mouvement n’était pas tout à fait un projet. Il nous a unis « contre ». Mais n’a pas dit le « pour ». Cette incertitude, nous l’avons retrouvé dans le mouvement des gilets jaunes autant que dans le débat politique qui l’a accompagné.

Oui, le mouvement des gilets jaunes est en phase avec beaucoup de nos combats antilibéraux. Peut-on pour autant dire que ce mouvement est de gauche ? L’affirmer serait tout aussi malhonnête qu’à côté de la plaque. D’abord parce que la politique instituée et ses partis sont souvent honnis. Ensuite, et surtout, parce que le mouvement est traversé par des courants de pensées très hétérogènes. Cette diversité n’est pas toujours la plus visible : sur les ronds-points, on préfère privilégier des mots d’ordre consensuels. Cela a permis au mouvement de tenir et de conserver le soutien de la population. Le sens politique que chacun tire de ce mouvement, qu’il en soit acteur ou simple soutien, n’est donc pas inscrit dans le mouvement lui-même.

Cette incertitude ne doit pas altérer notre joie de voir une révolte prendre vigueur, d’entendre nos mots prononcés par d’autres, de voir la solitude de milliers se muer en solidarité, en dialogue, en conscience politique.

C’est dans ces moments de lutte que des cristallisations peuvent intervenir. On ne peut donc échapper à ces débats politiques et faire l’impasse sur le fait qu’il existe plusieurs sorties possibles du libéralisme.

L’antilibéralisme ne permet plus de distinguer les différentes sorties de crise possibles. Tant que le modèle néolibéral de droite et sa variante sociale-libérale fonctionnaient, le défaut était mineur. Mais si la critique du néolibéralisme devient consensuelle, de l’extrême gauche à l’extrême droite, l’avantage se retourne. Désormais, l’alternative au libéralisme devient la question des questions.

Penser un monde nouveau

Se référer à l’antilibéralisme ne permet plus de choisir entre les propositions politiques qui sont bel et bien sur la table. Parler de fiscalité juste, d’opposition résolue à la politique de Macron, promouvoir une démocratie populaire est nécessaire, mais insuffisant ! De fait, dans des débats politiques sur les plateaux de télévision, je me retrouve à chercher la distinction avec des militants de l’extrême droite qui semblent parler ma langue, plus souvent qu’à énoncer la cohérence d’un projet émancipateur. Comment se sortir de là ? Peut-on faire l’impasse sur la scène internationale, où les victoires nationalistes sont pour le moins inquiétantes ? Qu’allons-nous opposer au président Macron, désormais « critique » du néolibéralisme ?

L’antilibéralisme ne permet plus de distinguer les différentes sorties de crise possibles. Tant que le modèle néolibéral de droite et sa variante sociale-libérale fonctionnaient, le défaut était mineur. Mais si la critique du néolibéralisme devient consensuelle, de l’extrême gauche à l’extrême droite, l’avantage se retourne. Désormais, l’alternative au libéralisme devient la question des questions. La réponse antilibérale n’a jamais été tout à fait suffisante, mais elle a rempli une fonction de clarification politique et de mobilisation. Elle doit aujourd’hui être prolongée, remplie de sens et d’alternative.

Le capitalisme n’est pas qu’un mode de régulation « économique », mais un modèle global de développement social : il « fait » société. Les questions de l’exploitation et de la répartition des richesses sont structurelles, mais elles ne sont pas isolées. Laisser dans l’ombre les autres dimensions de la domination et de l’aliénation revient à subordonner l’émancipation à la « délibéralisation ». Au nom de l’antilibéralisme, renoncer à la critique de l’État laisserait entendre que l’extension de l’État serait la seule manière de contredire l’expansion de la concurrence. Nous ne construirons pas une alternative à la technocratie macronienne par un nouvel étatisme. La remise en avant de l’égalité comme valeur fondatrice de la gauche est aussi un incontournable. Sinon, comment éviter que l’aspiration à la dignité soit dévoyée en valorisation du travailleur méritant et national ? Nous sommes tenus de produire du sens, des idées en capacité de penser ce monde nouveau.

L’unité que nous avons su construire entre les courants de la gauche d’alternative, avec comme socle commun l’antilibéralisme, reste nécessaire… autant qu’insuffisante si elle ne s’attelle pas à cette clarification.

 

Elsa Faucillon

Cet article est extrait de notre numéro d’hiver 2019. Pour vous le procurer, cliquez ici !

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  • Ce qui fait société c’est la démocratie. Ce n’est pas le capitalisme, qui lui fait économie. Il ne préjuge pas du régime. Même un régime socialiste comme la celui de la Chine a une économie capitaliste. Les références sociétales de la Chine restent communistes, c’est ce qui fait société là-bas, une société très différente de la société française. La différence c’est la démocratie.

    Dans ce régime tous les citoyens sont crédités de la capacité à penser un monde nouveau. Ils le font sans demander la permission à personne. Ce n’est pas le cas du socialisme, au sens marxiste-léniniste, où seuls les encartés au parti communiste le peuvent. Elsa Faucillon, qui est communiste, approuve-t-elle ce principe ?

    Donc tous les citoyens en France débattent du monde nouveau et forment des alliances partisanes pour obtenir une majorité au parlement et appliquer leurs idées. Dans ce but, la gauche et l’extrême-gauche se sont unies, c’est tout à fait normal. La droite et l’extrême-droite pourraient faire pareil, ce serait aussi tout à fait normal. Il n’y a pas deux poids deux mesures dans la démocratie, ce n’est pas comme dans le socialisme, ou il y a les bons citoyens et les mauvais. En démocratie il n’y a que de bons citoyens. Elsa Faucillon le comprend-elle ? Non, autrement elle ne serait plus communiste. Ce n’est pas grave : si elle ne le comprend pas, un autre le comprend à sa place.

    Glycère BENOIT Le 16 juillet à 12:12
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