Accueil | Par Pablo Pillaud-Vivien, Pierre Jacquemain | 2 mars 2020

Despentes et des armes

En moins de 24h, la tribune de Virginie Despentes a été très largement partagée sur les réseaux sociaux. Plus d’un million de lecture sur le site de Libération. Ce que nous disent les mots indignés de l’écrivaine. Analyse.

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Le moment est à l’indignation générale. Les colères sont plurielles. Elles se rejoignent parfois. Elles se dispersent le plus souvent. La convergence se lit et se prononce partout mais personne n’y met du liant. La parole politique est disqualifiée. Celle des intellectuels, injustement balayée. Il faut prendre au pied de la lettre ce que nous dit Despentes : « Que ça soit à l’Assemblée nationale ou dans la culture, vous, les puissants, vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, les exactions de votre police, les César, votre réforme des retraites. En prime, il vous faut le silence de victimes », écrit-elle dans la tribune publiée par Libération qui a recueilli en à peine 24 heures plus d’1,3 million de visites. C’est la première à exprimer cela. À expliquer que tout est lié. Qu’il n’y a rien d’étonnant dans le choix des César de d’honorer la réalisation du « J’accuse » de Polanski. Qu’il y a deux mondes. Le monde des puissants. Et l’autre monde, celui des opprimés.

« Les plus puissants entendent défendre leurs prérogatives : ça fait partie de votre élégance, le viol est même ce qui fonde votre style. La loi vous couvre, les tribunaux sont votre domaine, les médias vous appartiennent. »

Et d’ajouter : « Alors tous les corps assis ce soir-là dans la salle [la salle Pleyel qui accueillait la cérémonie des César] sont convoqués dans un seul but : vérifier le pouvoir absolu des puissants. Et les puissants aiment les violeurs. » Et les commentaires indignés par la tribune de Despentes montrent à quel point elle a visé juste. Les puissants ont été mis à nus. Comme touchés en plein cœur.

Au fond, Despentes nous parle de l’impuissance des puissants. Celle des opprimés. Celle des éborgnés, des femmes, des précaires, des migrants. Celle de ceux et celles qui luttent chaque jour pour leur survie. Despentes nous parle aussi de la puissance des impuissants. Celle des dominants. « Des boss, des chefs, des gros bonnets », comme elle dit. Celle de ceux qui luttent chaque jour pour accroître leur héritage. Un monde bien conscient des intérêts qui sont les siens. Un monde organisé pour préserver ses intérêts. Les intérêts d’une caste. Despentes nous parle de ce monde organisé. Elle nous parle aussi de ce monde désorganisé. Abandonné par les impuissants d’une gauche en déshérence. Et Despentes de leur proposer « qu’on se lève, qu’on se casse ». Et « qu’on gueule ». Ok pour se lever, ok pour se casser. Ok pour gueuler. Ok pour tout ce que propose Despentes. Mais pour se casser où et gueuler quoi quand depuis des mois, voire des années, plusieurs milliers de citoyens gueulent chaque jour sur les ronds-points et les rues de France pour dénoncer l’inaction climatique du gouvernement. Pour dénoncer l’inaction du gouvernement sur les violences faites aux femmes. Pour dénoncer la précarité. Pour dénoncer la privatisation de la SNCF. Pour dénoncer la contre réforme des retraites. Pour dénoncer l’injustice.

 

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Le texte de Despentes est d’une puissance incommensurable. Parce qu’il est d’une lucidité alarmante. Elle a les mots pour le dire. Comme personne ne saurait les dire. C’est aussi là, le rôle de l’écrivain. De nous aider à comprendre le monde. De nous aider à penser un autre chemin. Difficile de distinguer l’auteure de la citoyenne engagée. La gauche n’a pas su appeler les citoyens à se lever. À se casser. À gueuler. Ou plutôt si, les citoyens se sont cassés des rangs de la gauche. Ils ont déserté la gauche.

Le monde du cinéma, cette merveilleuse industrie qui nous irrigue de créations jusqu’à plus soif, il pue, on l’aura compris. Mais on ne peut pas s’en passer, on ne peut pas dire merde au cinéma et faire comme si on allait tourner gentiment la page. Et ça vaut pour de nombreux autres endroits de notre société, à commencer par la politique. Prenons l’Assemblée nationale : sous prétexte que nous ne sommes que groupusculaire dans l’enceinte du Palais Bourbon, devrions-nous attendre de nos représentants qu’ils se lèvent et qu’ils se cassent en gueulant « la honte » ? C’est ce qu’ils font parfois et on ne peut que reconnaître que c’est une bonne chose. Seulement, pour le cinéma comme pour la politique, ce n’est pas une fin en soi.

Et c’est ce que révèle le cri de Virginie Despentes : la toute-puissance des dominants nécessite, de notre part, une réponse radicale à la hauteur de leur violence dont ils se défendent si mal. Le texte enragé prend aux tripes et aux couilles. Il nous intime de nous barrer pour ne pas accepter la domination, les dominations. Ok, dont acte. Mais du coup, on va où ? L’entrisme dans l’Institution, qu’elle soit incarnée par le Parlement ou par la soirée des César, a atteint, avec l’utilisation du 49.3 pour faire passer en force la réforme des retraites et avec la remise du prix de la réalisation à Roman Polanski, ses limites. Ce que nous dit Virginie Despentes, c’est donc : dégagez de ces lieux de merde où toute ambition d’émancipation collective est impossible et investissez-en d’autres.

 

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Le problème, c’est qu’aujourd’hui on juge une oeuvre cinématographique trop souvent à l’aune de sa popularité numérique et l’on ne fait de la politique qu’à l’Assemblée nationale. Que n’a-t-on déjà entendu les commentateurs spécialistes de la question considérer que, parce qu’un tel avait été battu dans les urnes, cela signifiait la fin de sa carrière politique ? De la même manière, que n’a-t-on aussi déjà entendu tel acteur ou telle actrice de cinéma nous répondre qu’une prise de position politique ou un engagement pourrait être problématique pour sa carrière ? Les puissants et les dominants nous tiennent en laisse, à la merci de leur volonté politique et morale – c’est un fait – parce qu’ils tiennent les cordons de la bourse et font trop souvent les règles du jeu politique et médiatique.

Dès lors, l’enjeu est double : récupérer la main sur ces espaces (pouvoir politique, industries culturelles) pour en proposer une vision nouvelle portée par un renversement des normes sociales et de domination, et/ou créer des alter-espaces à même de proposer cette même vision. Dans les deux cas, la nécessité première, c’est de porter un récit puissant, à même de contrer le rouleau-compresseur néolibéral, patriarcal et raciste qui nous fait face. Ensuite, il faut descendre dans la rue, ne pas rester dans les lieux confinés du pouvoir. Bien entendu, certains le font, des député-es, des réalisateur-trices, des acteur-trices et il faut savoir leur rendre hommage. Mais on ne peut s’en arrêter là : un horizon ne peut se construire à quelques uns pour s’imposer, même en douceur, aux autres. Il se construit à toutes et à tous. Alors, si gueuler il faut, ce n’est pas qu’aux César et à l’Assemblée nationale, c’est aussi dans les entreprises et dans les rues, dans les familles et dans les soirées entre ami-es, bref, partout où l’on peut – et même si l’on peut pas. Souvent, cela nécessite une sacrée dose de courage, c’est vrai, et c’est pour cela que le récit général dans lequel cette rage doit s‘inscrire est au moins aussi important que la rage elle-même.

Mardi, les oppositions parlementaires auront le droit de défendre leur motion de censure à la suite de l’utilisation de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution. Ce peut être un grand moment politique. Ce doit être un grand moment politique. Car les inquiétudes sont nombreuses et les dominants semblent plus forts que jamais. Mais on ne pourra en rester là : le grand moment politique, c’est aussi quand toutes et tous réussiront à trouver la légitimité et la force pour gueuler ensemble sur ceux qui se satisfont de ce monde où les dominations les plus insupportables semblent des évidences. Gueuler est un projet politique car les puissants savent parfaitement que tous ces cris vibrent en fait au même diapason. Trouvons ensemble les voies et moyens pour l’articuler. Et l’on sera invincible.

 

Pierre Jacquemain et Pablo Pillaud-Vivien

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Vos réactions

  • Bonsoir,
    Merci pour votre regard sur la tribune de V. Despentes (merci à elle aussi, une plume si juste et puissante pour dire la colère et la honte). J’adhère à 100% à vos mots.
    J’ai juste un doute sur ce passage de l’article :
    "Au fond, Despentes nous parle de l’impuissance des puissants. Celle des opprimés. Celle des éborgnés, des femmes, des précaires, des migrants. Celle de ceux et celles qui luttent chaque jour pour leur survie. Despentes nous parle aussi de la puissance des impuissants. Celle des dominants."
    Les termes puissants et impuissante ne sont-ils pas inversés ?
    Bonne soirée,
    Sara

    sara Le 2 mars à 21:52
  •  
  • "Gueuler est un projet politique car les puissants savent parfaitement que tous ces cris vibrent en fait au même diapason."
    Ha Ha Ha ! Vous croyez vraiment à ce que vous écrivez ?

    "Gueuler et se casser" est une résignation qui évite (dignement ?) d’en appeler à la violence physique, qui, au bout du bout, finira hélas par apparaitre pour ce qu’elle est : la seule issue possible.

    SDe Le 4 mars à 05:39
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