Accueil | Tribune par Benjamin Lucas | 3 septembre 2021

TRIBUNE. « Écrans plats » : selon que vous serez puissant ou misérable...

C’est la polémique de la rentrée, orchestrée par Jean-Michel Blanquer (avec le soutien d’Emmanuel Macron) : trop de parents d’élèves utiliseraient l’allocation de rentrée scolaire pour s’acheter une nouvelle télé. Réaction de Benjamin Lucas, coordinateur national de Génération.s.

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Cette semaine de rentrée scolaire aura été marquée par l’habituelle polémique – puissamment relayée cette année par le ministre de l’Éducation nationale et le président de la République – sur l’usage de l’allocation de rentrée scolaire par les familles les plus modestes, accusées d’en dévoyer l’objectif pour s’adonner aux plaisirs (ou aux besoins) de la société de consommation.

 

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Après tout, rien de plus simple pour un pouvoir incapable de faire reculer la pauvreté que d’entonner l’air du « salauds d’pauvres » pour faire diversion. La chasse aux pauvres plutôt que la chasse à la pauvreté, c’est tragique mais c’est classique.

Devant cette grosse et vieille ficelle, nous avons été nombreuses et nombreux à nous indigner et à rappeler des évidences. Quand la crise jette chaque jour des centaines de familles supplémentaires dans la précarité, quand la pauvreté est à ce point répandue dans une puissance pourtant aussi riche que la nôtre, que la brutalité des inégalités et des injustices est ancrée dans la réalité de la société sans qu’une seule solution d’ampleur vienne proposer un chemin pour les faire clairement et massivement reculer, il est indigne, lâche et assez méprisable de vouloir concentrer le débat public sur une question aussi absurde que celle de ces achats dont aucune étude, aucun fait ne démontre qu’il n’est pas seulement l’objet du fantasme malsain de ceux qui détestent les pauvres.

On pourrait s’arrêter là. Une polémique inutile et facile à décrypter en chasse une autre et en précède une, sans doute encore plus crasse, qui choisira d’autres boucs émissaires faciles : exilés, jeunes, fonctionnaires…

Mais la récurrence de ce genre de polémiques appelle une observation bien plus grave que la simple déploration de la médiocrité du débat public national et de son mauvais usage par le pouvoir et une partie des responsables politiques. En choisissant ce sujet, le Président Macron et son ministre de l’Éducation nationale ont choisi de se placer sur un terrain moral. Il y aurait « de toute évidence » un détournement des allocations destinées à la scolarité des enfants par des parents pour leur bon plaisir. La conséquence politique logique à cette affirmation serait donc de contrôler davantage les plus pauvres, pour surveiller l’usage qu’ils font des dispositifs de solidarité, et de leur imposer certaines dépenses plutôt que d’autres. Après tout, on nous rabâche ce vieux et stupide poncif « pas de droits sans devoirs ».

Ce que nous dit ce débat, comme tous ceux sur la surveillance des allocataires du RSA ou d’autres allocations, c’est que la société a le droit de juger moralement les pauvres, parce que la solidarité n’en est pas une, elle est une aumône, et elle donne droit à ceux qui en décident le versement à tous les jugements sur ceux qui la reçoivent. Qu’on ne nous dise pas qu’il s’agit de « bien gérer l’argent public ». Aucun débat d’ampleur n’a eu lieu dans le pays sur les contreparties des milliards donnés aux banques, aux grandes entreprises, sur les exonérations d’impôts de ceux qui ont les moyens de se faire conseiller par des experts en dissimulation et en subtilités fiscales.

Ce qu’il y a de dangereux et d’indigne dans cette orientation politique et sociale, c’est justement cette volonté systématique de juger moralement et socialement ce que font les plus pauvres. Ainsi, moins vous avez de ressources, plus il faut vous justifier, et même vous excuser de l’usage que vous en faites. En relayant ces polémiques, le plus haut sommet de l’État valide l’idée que la liberté des plus pauvres, leur droit au bonheur, ne doit pas être équivalent à celui des riches, qui eux peuvent bien faire ce qu’ils veulent de leur argent. La liberté dans le libéralisme n’est finalement qu’une affaire de capital. Comme tout le reste, on l’achète.

Il y a quelques semaines, un homme, parce qu’il est milliardaire, s’est offert quelques secondes dans le cosmos pour un « pognon de dingue », en envoyant dans l’air une quantité de carbone démesurément grande pour une expérience aussi courte. Il y a là matière à débattre. C’est cette indécence là qu’il nous faut interroger, celle qui sous prétexte de richesses s’achète tout et n’importe quoi, pollue et pille les ressources, sans avoir droit à une expression présidentielle de désapprobation morale.

Alors, oui ayons un grand débat moral sur l’usage des moyens et des ressources dans notre société. Si le président de la République veut à ce point faire de l’ingérence dans les porte-monnaies, qu’il dise l’immoralité de l’ultra richesse. Et qu’on laisse libres et en paix, celles et ceux pour qui chaque euro compte.

Il y a quelques mois, le Président Macron de visite en Picardie pour commémorer La Fontaine n’a pas pu échapper à la lecture de l’une de ses plus célèbres fables, « Les animaux malades de la Peste », et de sa morale :

« Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »

Puissions-nous l’avoir à l’esprit pour réorienter un peu les thèmes et les termes du débat public.

 

Benjamin Lucas, coordinateur national de Génération.s

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