Accueil | Éditorial par Pierre Jacquemain | 23 mars 2020

ÉDITO. Coronavirus : ces politiques coupables d’avoir organisé la pénurie

Surtout pas de polémique. Pas même de débats en fait. Pourtant, la crise sanitaire révèle les conséquences terribles des décisions politiques. La crise politique, elle, ne saurait tarder.

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L’heure n’est pas à la polémique. C’est le petit refrain que l’on entend – ou qu’on lit – chaque jour. Il faudrait acquiescer. Et se contenter d’adouber les décisions prises par nos gouvernants sans broncher. Nos démocraties sont mises à rude épreuve à l’heure où nos libertés sont confinées. Pourtant, comment ne pas être en colère ? Gouverner c’est prévoir, qu’il disait. Prévoir quoi ? Le dérèglement climatique ? Les inégalités ? Les épidémies ? Les guerres ? Les pénuries ? Les injustices ? Les incendies et les tempêtes ? Les soulèvements et les licenciements ? Les crises politiques, économiques, sociales ? Sanitaires ? Les choix et orientations des politiques publiques, les réformes, les lois et les 49.3, ont des conséquences sur les vies humaines. C’est Édouard Louis qui le dit le mieux dans Qui a tué mon père. Chaque décision politique porte une trace indélébile sur la vie de chacun d’entre nous. Et les auteurs de ces traces portent un nom, comme nous le rappelle l’auteur. Il faut s’en souvenir. Et le dire. Le répéter. Les responsables de ces crises portent un nom. Il n’est d’ailleurs plus étonnant aujourd’hui que la justice contre les Etats soit saisie pour inaction climatique. Ou aujourd’hui, pour mensonge d’Etat dans la crise du coronavirus.

 

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Il ne s’agit pas aujourd’hui de faire le procès de ceux qui nous gouvernent. Le moment viendra. Mais confiné à réfléchir entre quatre murs, peut-être que la prise de conscience devant l’inédit, cette crise sanitaire que nous n’avions pas vu venir, que nous pensions impossible et que nous traversons – qui nous touche toutes et tous sans exception avec plus ou moins de risques selon que l’on est ouvrier ou cadre –, saura nous rendre moins indifférents, moins distants, devant la chose publique. La chose politique. Dans ce qu’elle a de plus noble. Et peut-être d’en conclure que toutes les politiques ne se valent pas. Que toutes les politiques ne produisent pas les mêmes effets. Que toutes les politiques ne portent pas le même dessein de vie. Que le doute est permis. Et que c’est précisément la raison pour laquelle la démocratie est essentielle. « La vérité n’est à la portée de personne. L’expert donne son avis et ensuite il y a la terrible incertitude de la décision humaine et c’est pourquoi on a besoin de la démocratie », comme l’a dit si justement Jean-Luc Mélenchon samedi sur les bancs de l’Assemblée nationale.

Ainsi, l’Union européenne a-t-elle décidé de suspendre les règles de discipline budgétaire. Plus tôt, le gouvernement français avait décidé de prolonger la trêve hivernale de quelques semaines, remis en cause le délai de trois mois nécessaire pour l’accès aux soins des étrangers, et reporté la mise en place de la réforme de l’assurance chômage. Dans le même temps, le gouvernement français pourrait recourir à des réquisitions d’entreprises, voire à des nationalisations. Et plus récemment encore, avant même de légiférer, face à la grogne des syndicats, le gouvernement a reculé sur la semaine de congés imposée pendant la période de confinement. Si ces revirements (politiques) sont pris à la hâte – et c’est tant mieux –, en pleine crise, c’est que leurs décisions d’alors n’avaient pas prévu. Gouverner c’est prévoir (sic). Elles n’avaient pas prévu qu’une crise sanitaire pouvait engendrer des dégâts humains, sociaux, économiques. Et que les dispositions qu’ils ont prises – souvent contre une majorité de citoyens qui y étaient hostiles –, qu’il s’agisse du chômage, de l’Aide Médicale d’État, du droit du travail, même si elles n’étaient pas parfaites, étaient plus protectrices. Leurs décisions n’étaient pas les bonnes. Elles étaient même de nature à nous mettre en danger comme l’illustre aujourd’hui la crise du Covid-19 avec un hôpital public totalement sous équipé, dépassé malgré l’incroyable dévouement des personnels soignants qui sont applaudis chaque soir. Faut-il donc que nous soyons tous impactés et menacés par ce virus, riches et pauvres, eux et nous, dominants et dominés, exploitants et exploités, pour que l’on découvre les politiques de solidarité ? Ne serions-nous – ne seraient-ils ? – solidaires que lorsque les dangers viennent toucher leurs économies et leurs santés, fragiles ?

Pénurie de masques de protection : décision politique d’en suspendre la fabrication et de délocaliser les fabricants dès 2011. Cherchez les responsables. Pénurie de lits d’hôpitaux. Dégradation des conditions matériels d’exercice des soignants. Fermetures de services. Fermetures d’hôpitaux. Paupérisation du service public de la santé : trente années de politiques publiques qui ont consisté à faire des économies. À ne faire que des économies. Il n’a plus été question de santé, mais de comptabilité. Et aujourd’hui, de n’avoir que nos yeux pour pleurer l’absence d’infirmiers suffisants, de places suffisantes, des respirateurs suffisants. Au point que dans la sixième puissance mondiale – qui a su donner des leçons en matière de politique publique de santé au monde entier – en arrive à trier les patients par ordre de priorité, laissant parfois les plus vieux d’entre nous, sans soins. Parce que pas prioritaires. Et peut-être même de recourir à la fin, comme l’Italie, aux compétences humaines et aux matériels des chinois, des cubains ou des vénézuéliens. Voilà qui mérite que nous y réfléchissions. On s’amuse parfois aujourd’hui à penser le monde d’après, le monde de l’après coronavirus, mais à ce moment-là, il sera l’heure de changer radicalement la donne.

Tôt ou tard. Derrière la crise sanitaire ; derrière la crise économique, ils n’échapperont pas à la crise politique. Il faut s’y préparer. Ils doivent s’y préparer.

Aujourd’hui, c’est le secteur de la santé qui est aux premières loges. Puisse le gouvernement avoir compris l’absolue nécessité d’investir massivement, dès aujourd’hui – et pour demain – dans la santé publique. Dix milliards, nous dit-on. Qu’attendent-ils ? Qu’attendent-ils pour la santé ? Notre santé ? Celle des plus fragiles ? Que prévoient-ils pour les autres dangers qui nous guettent ? Faudra-t-il demain que nous attendions d’avoir des incendies, des tempêtes et des inondations ingérables pour que nous prenions la mesure du réchauffement climatique et investir massivement dans le maintien de la biodiversité ? Faudra-t-il demain que nous attendions d’avoir de nouvelles épidémies pour que nous prenions la mesure des dangers qui nous guettent – souvent liés à la question climatique et à la déforestation – pour investir massivement dans la recherche ? Faudra-t-il demain attendre que les bourses s’effondrent pour que nous prenions la mesure d’une financiarisation folle du monde, et investir massivement pour une économie verte, responsable et durable ? Faudra-t-il demain attendre que les gens crèvent plus encore de la faim et du froid pour que nous prenions la mesure d’un monde qui exclut ? D’un monde qui tue.

L’heure n’est pas à la polémique. Il faut ronger son frein, nous intime-t-on. Mais à trop ronger son frein, ça finit par exploser. Tôt ou tard. Derrière la crise sanitaire ; derrière la crise économique, ils n’échapperont pas à la crise politique. Il faut s’y préparer. Ils doivent s’y préparer.

 

Pierre Jacquemain

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