CC Benedetto Pavano
Accueil | Éditorial par Pierre Jacquemain | 25 mai 2021

ÉDITO. Glaçant !

Il était une fois un ministre de l’Intérieur en exercice, candidat aux élections régionales dans les Hauts-de-France, usant de son pouvoir pour s’en prendre à une candidate concurrente, en l’occurrence Audrey Pulvar en Île-de-France. En Macronie, on n’est pas à une sortie de route près.

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On peine à y croire mais Gérald Darmanin vient de donner une occasion à la gauche de parler d’une seule voix. Fait rare, par les temps qui courent. Et l’on prend ce que l’on peut dans ce paysage d’une gauche fragmentée. Preuve s’il en est, qu’il lui reste encore quelques fondamentaux. Alors qu’elle s’est déchirée sur la participation à la manifestation des policiers devant l’Assemblée nationale, la voilà vent debout et unie contre le ministre de l’Intérieur qui a annoncé vouloir déposer plainte contre Audrey Pulvar pour avoir « diffamé » la police, selon les termes de Gérald Darmanin. Résumons : un ministre de l’Intérieur en exercice, candidat aux élections régionales dans les Hauts-de-France – et responsable de l’organisation des élections nationales en sa qualité de locataire de la place Beauvau – s’en prend à une candidate aux régionales, en l’occurrence en Île-de-France. Un juge placé sous l’autorité du Garde des Sceaux et qui appartient à la même majorité que celle de monsieur Darmanin – et qui n’a donc rien d’autre à faire – va être saisi. Un mélange des genres, d’un genre pas franchement démocrate-compatible. Et sans doute inédit sous la Vème République. Mais en Macronie, on n’est pas à une sortie de route près.

 

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Qu’a dit Audrey Pulvar pour s’attirer ainsi une colère aussi disproportionnée que délirante de Gérald Darmanin ? « Cette manifestation soutenue par l’extrême droite, à laquelle participe un ministre de l’Intérieur, qui marche sur l’Assemblée nationale pour faire pression sur les députés en train d’examiner un texte de loi concernant la justice, c’est une image qui pour moi était glaçante », a-t-elle déclaré sur France Info. Banal. Pas de quoi casser trois pattes à un canard, comme dirait l’autre. À ces déclarations s’ajoutent un propos tenu en juin 2020 où elle dénonçait « le racisme dans la police », lors d’une manifestation en hommage à George Floyd. Banal bis. Comment le nier ? Les violences policières ne sont pas une vue de l’esprit. Emmanuel Macron et Gérald Darmanin ont d’ailleurs tous les deux reconnus que ces violences existaient. Même Marlène Schiappa, numéro 2 du ministère de l’Intérieur, a déjà tenu des propos proches de ceux de Pulvar, ici, ou . Oui mais voilà : Schiappa est aussi candidate aux régionales à Paris. Alors on fait de la politique. De la basse politique. Où tous les coups sont permis. Jusqu’à instrumentaliser une justice qui s’en passerait bien.

Bien qu’en désaccord avec Anne Hidalgo sur la manifestation des policiers, puisque cette dernière y a participé, la maire de Paris – qui aurait cessé de parler à celle qui était jusqu’à l’affaire des réunions non-mixtes sa favorite – s’est même fendu d’un tweet : « Du jamais vu ! À quelques semaines de l’élection régionale, le ministre de l’Intérieur porte plainte pour diffamation contre une candidate tête de liste en Île-de-France. Heureusement que nous sommes dans un État de droit. J’ai toute confiance dans la justice de mon pays », lâche-t-elle. Encore faudrait-il que la justice soit indépendante. Et en la matière, on peut en douter. Par ailleurs, on peut aussi s’interroger sur les motifs de la plainte que s’apprête à déposer Gérald Darmanin. Au cabinet du ministre, les collaborateurs – qui n’ont sans doute rien d’autre à faire – travaillent et peaufinent l’argumentaire. Et on leur souhaite bon courage : selon de nombreux professionnels du droit, le motif manque pour rendre légitime une telle plainte.

À quoi joue Darmanin ? Alors que des syndicalistes ont menacé publiquement celles et ceux qui ne s’associeraient pas à la manifestation des policiers, le ministre de l’Intérieur n’avait-il rien de plus urgent que d’attaquer Audrey Pulvar ? En pleine séquence électorale, le ministre qui en a la charge met ainsi en cause l’équilibre et le respect de nos institutions. Comment appelle-t-on un régime dans lequel on instrumentalise la justice pour poursuivre ses opposants politiques ?

L’entourage de Pulvar dénonce une manœuvre politique et parle « d’intimidation », selon le communiqué d’Île-de-France en commun, qui évoque aussi « une atteinte à la liberté d’expression d’une extrême gravité ». Une plainte contre le ministre de l’Intérieur pour diffamation et dénonciation calomnieuse a été déposée. Pour autant, le malaise reste palpable chez les soutiens de la candidate du PS qui se sont sentis obligés de diffuser une vidéo montage où l’on entend Pulvar dire à maintes reprises combien elle soutient la police et qu’elle est « dans sa grande majorité, elle est Républicaine ». Un poil caricatural – grossier voire. C’est à se demander jusqu’où iront les socialistes pour façonner leur candidate qui ne leur ressemble décidément pas. Pulvar dérange les siens. Elle a d’ailleurs reçu bien plus de soutiens du reste la gauche que de ses propres amis – à l’instar de ses deux adversaires de gauche pour conquérir la région Ile-de-France, Clémentine Autain et Julien Bayou qui ont dénoncé publiquement les attaques de Darmanin à son endroit.

Mais au final, à quoi joue Darmanin ? Du côté de l’Élysée et de Matignon, on parle d’une « sortie incontrôlée ». On aurait pu imaginer l’opération téléguidée au plus haut mais ça n’est pas le plus vraisemblable. Il y a de bonnes raisons de penser qu’Emmanuel Macron se serait bien passé de cette passe d’armes – dont on ne sait comment elle finira. Sans doute sur un non-lieu. Éric Piolle, candidat écologiste à la primaire EELV et maire de Grenoble, a appelé le Président de la République à « recadrer » Gérald Darmanin, jugeant qu’il « instrumentalise son rôle de ministre de l’Intérieur en pleine campagne des régionales, alors qu’il est lui-même candidat ». Il y a de quoi et ça n’est pas la matière inflammable qui manque : alors que des syndicalistes ont menacé publiquement celles et ceux qui ne s’associeraient pas à la manifestation des policiers, que des généraux mettent en cause l’État de droit et que des milices néonazies s’organisent dans l’armée, le ministre de l’Intérieur n’avait-il rien de plus urgent que d’attaquer Audrey Pulvar pour avoir qualifié de « glaçante » la manifestation des policiers ? En pleine séquence électorale, le ministre qui en a la charge met ainsi en cause l’équilibre et le respect de nos institutions. Comment appelle-t-on un régime dans lequel le pouvoir en place instrumentalise la justice pour poursuivre ses opposants politiques ? Glaçant !

 

Pierre Jacquemain

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Vos réactions

  • quel beau cadeau à fait Darmanin à A.Pulvar , les déclarations de celui ci , ont propulsée celle ci sur le devant de la scène.
    Faisant un peu d’ombre à ceux que vous appelez ses deux adversaires de gauche , C.Autain , et J.Bayou.

    dan93 Le 26 mai à 06:13
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