Accueil | Éditorial par Pierre Jacquemain | 24 février 2020

ÉDITO. Solidarité avec les lanceurs d’alerte : où sont les grands médias ?

Alors que s’ouvre ce lundi 24 février le procès de Julian Assange, on peut légitimement s’interroger : où sont les défenseurs des libertés, à commencer par la liberté d’enquêter et d’informer, au moment où nos démocraties en ont le plus besoin ?

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Comme vous le savez peut-être, jeudi dernier, Regards, Mediapart, Reporters sans frontières et de nombreuses autres organisations, médias et syndicats, organisaient une soirée de solidarité avec les lanceurs d’alerte. Et il y avait du monde dans la salle Henaff de la Bourse du Travail, à Paris. Près de 400 personnes avaient fait le déplacement. Les grands absents étaient les premiers concernés. Pas de Monde. Pas de Figaro. Pas plus du Nouvel Obs, de Marianne, de La Croix ou de France Soir ou La Tribune. Les chaînes de télévision ou de radio, publiques et privées, manquaient aussi à l’appel. Les seuls titres présents : Regards, Mediapart, Politis, L’Humanité, Libération, Slate et Society. Pourquoi ? Peut-être parce que parmi les révélations des lanceurs d’alerte, celles d’Edward Snowden ou de Julian Assange, certains des grands dirigeants et autres propriétaires et donateurs des grands titres de la presse française sont directement visés ? Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, en doute mais il reconnaît volontiers « un défaut de solidarité de la presse à l’égard de Julian Assange ». Et d’ajouter : « La France est un pays ou l’indépendance éditoriale n’est pas assez assurée pour des raisons de détention capitalistique, de conflits d’intérêts qui sont plus grands qu’ailleurs, et un cadre légal insatisfaisant s’agissant de la protection des sources ». Pas étonnant que le classement mondial de la liberté de la presse, réalisé par RSF, classe la France au 32ème rang derrière la Jamaïque, l’Afrique du Sud, le Surinam ou la Namibie.

 

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Autre hypothèse qui expliquerait l’absence – incompréhensible – de la presse, alors qu’elle aurait pu, pour une fois, légitimement être unanime. Peut-être parce que les intérêts privés, les intérêts de quelques-uns, politiques et financiers, désorientent la boussole démocratique. De la liberté d’enquêter. D’informer. La liberté de la presse. Parce que, comme le rappellera Edwy Plenel tout au long de la soirée, derrière le sort de Julian Assange, il y a « une urgence démocratique qui concerne à la fois les professionnels de l’information et le public au service duquel ils travaillent : s’il est considéré comme un espion et extradé à ce titre, c’est toute la législation européenne sur la liberté d’informer qui sera bafouée. Et la voie sera ouverte à toutes les attaques des pouvoirs étatiques et des puissances économiques afin de transformer en délit un droit fondamental. » Et de conclure si justement : « Le sort de Julian Assange nous concerne toutes et tous, journalistes et citoyens, professionnels de l’information et public auquel elle est destinée ». Julian Assange, Sarah Harrison, Chelsea Manning, Edward Snowden, Rui Pinto et Glenn Greewald sont traités comme des criminels. Des terroristes voire. Pourtant, de leur liberté dépend la nôtre, celles des citoyens du monde, d’être informés. Combien de médias français ont fait leurs choux gras avec les révélations de Snowden ? Alors que s’ouvre aujourd’hui le procès de Julian Assange – qui encourt jusqu’à 175 ans de prison si les Britanniques validaient son extradition vers les Etats-Unis –, où sont les défenseurs des libertés, à commencer par la liberté d’enquêter et d’informer ?

Jeudi soir, de nombreuses voix, utiles et précieuses, se sont succédé à la Bourse du Travail : du père de Julian Assange, John Shipton, à l’avocat William Bourdon, en passant Glenn Greenwald (qui avait enregistré un message vidéo pour l’occasion), Edwy Plenel (Mediapart), Christophe Deloire (RSF), Emmanuel Vire (SNJ-CGT), Dominique Pradié (SNJ) ou encore Eva Joly. Cette mobilisation était nécessaire. À présent, il y a urgence à élargir la mobilisation. Il faut convaincre. Les citoyens. Les médias. Le gouvernement. L’Union européenne. Tout le monde est concerné. Le philosophe Geoffroy de Lagasnerie, présent lui aussi à la soirée, a rappelé les mots de Jacques Derrida : « Dans un texte publié en 1986, il avance qu’il y a des moments de l’humanité où le destin de certains individus en viennent à incarner ce qu’il appelle le "destin de l’humanité" – le tout du monde ». Sans doute sommes-nous, à travers le procès de Julian Assange notamment, dans ce moment-là. Ce moment où la figure d’un homme, le destin d’un homme, le sort qui va lui être réservé, détermine l’état de notre démocratie, de nos démocraties. Et le philosophe de poursuivre son propos :

« Derrida affirme que, alors qu’il écrit ce texte en 1986, celui dont la vie synthétise ce tout du monde, c’est Nelson Mandela. Il mentionne aussi ce qui se passe en Palestine-Israël. Je pense que ce qui se passe, aujourd’hui, autour de Julian Assange représente ce type de situation où le destin de l’humanité est en jeu. »

Le travail de Julian Assange et des lanceurs d’alerte consiste à révéler les secrets illégitimes des pouvoirs politiques et financiers. C’est un travail nécessaire. D’utilité publique. Qui devrait être protégé. Il importe d’ouvrir une large mobilisation pour refuser l’extradition de Julian Assange et exiger la création d’un statut protecteur des lanceurs d’alerte.

 

Pierre Jacquemain

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