Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 27 juillet 2018

Elsa Faucillon (PCF) : « Avec l’affaire Benalla, c’est l’Etat de droit qui est attaqué »

Alors que les oppositions de gauche et de droite viennent de déposer deux motions de censure du gouvernement, la députée communiste revient sur "l’affaire" qui secoue l’exécutif depuis la mi-juillet.

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Regards. Qu’est-ce qui se joue en ce moment avec les commissions d’enquête du Sénat et de l’Assemblée nationale sur ce que l’on appelle "l’affaire Benalla" ?

Elsa Faucillon. D’abord il faut rappeler que les commissions d’enquête ont été obtenues aux forceps par l’ensemble des oppositions. La majorité n’en voulait pas. Pourtant, dès les premières révélations par Le Monde, on a senti le malaise chez les députés En Marche, abandonnés par l’exécutif face à cette histoire ubuesque que la presse nous a permis de découvrir. C’est sans doute ce moment de balbutiement et notre détermination à obtenir la vérité qui a permis la création de cette commission d’enquête. Mais très vite, la volonté de l’Elysée de mettre fin au plus tôt à l’exercice de cette commission est devenue palpable. A cela, il faut ajouter l’ingérence et la pression permanentes de l’Elysée sur les parlementaires et les personnes auditionnées. Et plus la majorité voulait mettre fin à la commission, plus elle confirmait le caractère politique de l’affaire Benalla, devenue affaire d’Etat car il est bien question ici du fonctionnement de nos institutions et de notre démocratie.

« L’Elysée, le Président lui-même, a laissé un barbouze faire ce qu’il voulait en matière de sécurité. »

Justement, vous parlez d’une affaire d’Etat : qu’est-ce qui suscite cette qualification selon vous ? Les agissements de Monsieur Benalla ou l’opacité de la gouvernance Macron ?

L’arrêt volontaire de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale – il n’y a plus d’audition programmée contrairement au Sénat qui prévoit six mois de travaux – est un coup de plus porté au fonctionnement de nos institutions. L’ingérence de l’Elysée dans l’organisation de nos travaux est contraire au principe de séparation des pouvoirs. Et c’est sur la base de ce principe qu’il refuserait de venir s’expliquer devant nous ? La majorité présidentielle veut à tout prix nous faire croire qu’il ne s’agirait que d’une affaire policière, de manquements individuels. Les derniers faits rapportés ce jour par Libération, montrent pourtant bel et bien que c’est l’Etat de droit qui est attaqué par cette affaire. L’Elysée, le Président lui-même, a laissé un barbouze faire ce qu’il voulait en matière de sécurité, ou plutôt de violences, a tenté de cacher les faits et maintenant que ces faits graves sont connus, il tente encore de les couvrir, de les minimiser. Dissimulation, impunité, non respect de l’Etat de droit en font une affaire d’état !

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR >> Affaire Benalla : Emmanuel Macron, Président-monarque ou chef de meute ?

Ariane Chemin, à l’origine des révélations sur Alexandre Benalla s’inquiète de cette France dirigée par une « petite équipe ». Vous partagez son inquiétude ?

Même si on ne découvre rien, c’est vrai que cette affaire révèle quelque chose de l’exercice du pouvoir par Emmanuel Macron. Cette volonté de tout concentrer, de tout décider, seul – voire à quelques-uns : une petite équipe au service de quelques-uns. Les privilégiés parlent aux privilégiés. Son exercice du pouvoir renforce l’épuisement de la Vème République. Notre système hyper-présidentiel qui confie les pleins pouvoirs au seul président de la République est étouffante. L’interview d’Alexandre Benalla dans Le Monde est sidérante à cet égard lorsqu’il explique le « phénomène de cour » qui existe dans les couloirs de l’Elysée. Or une cour n’est pas au service du peuple, elle est au service du monarque.

Le groupe majoritaire de LREM semble désormais totalement isolé puisque tout le monde a quitté la commission d’enquête. Qu’allez-vous faire puisque vous ne participerez plus à cette commission ?

Le groupe des députés communistes a suspendu sa participation à la commission d’enquête tant elle ressemblait à une mascarade. Nous sommes toujours déterminés à faire éclater la vérité et nous exigeons une véritable commission d’enquête qui respecte le pluralisme de celle-ci et la séparation des pouvoirs. Et puis il y a aussi la motion de censure déposée par les groupes de la France insoumise et de la Nouvelle gauche que nous avons signée et pour laquelle nous allons voter. Je reconnais que ça n’est pas l’outil législatif que nous privilégions car plus que le gouvernement c’est directement l’Elysée qui est ici en cause mais il nous faut utiliser tous les leviers qui sont à notre disposition. Cette motion de censure doit nous permettre d’avoir le débat au sein du Parlement. J’ajoute enfin que nous ne lâcherons rien sur notre volonté d’entendre Emmanuel Macron. Il doit venir s’expliquer dans le cadre de cette commission d’enquête.

« Ni le président de la République ni le Premier ministre ne pourront s’en sortir par des faits de communication. »

En rejoignant la motion de censure de la France insoumise, le PS offre une occasion à Jean-Luc Mélenchon de dire que désormais « c’en est fini du ni Macron, ni Mélenchon ». Qu’est-ce que vous en pensez ?

Je crois que la prudence s’impose et qu’il serait prématuré d’avancer cela. Il est quand même question d’un parti politique dont on ignore encore où il se situe – y compris, parfois, face à cette majorité. Qu’il soit nécessaire de s’unir pour obtenir des choses, c’est une certitude mais de là à dire que cette décision du PS préfigure une nouvelle recomposition politique, je ne le crois pas. D’autant que si l’on regarde bien, le PS a mis énormément de temps avant de s’engager aux côtés de la FI. Il a même fallu réunir le bureau national du PS avant que les parlementaires ne prennent cette décision. C’est dire…

Vous allez contraindre le Premier ministre à sortir de sa réserve. Comment expliquez-vous son silence ?

Je dirais que son silence a sans doute la même valeur que le silence du président de la République. Après, il faut reconnaitre que le Premier ministre a essuyé deux semaines de questions d’actualité au gouvernement pendant lesquelles il a été obligé de répondre à nos questions. Son obsession est restée la même que celle de Macron, à savoir minimiser l’affaire. Mais ni le président de la République ni le Premier ministre ne pourront s’en sortir par des faits de communication.

Macron parle de « tempête dans un verre d’eau ». Pourtant la crise semble s’enliser. Comment on en sort ?

Si c’est juste un verre d’eau, il s’y est noyé très vite ! La révélation de cette affaire s’est déroulée en pleine révision constitutionnelle, elle sera certainement de nouveau à l’ordre du jour de la rentrée. Si cette affaire devait avoir une conséquence, c’est précisément là. Il faut mettre fin à ces pleins pouvoirs présidentiels, donner des pouvoirs de contrôle et de décisions extrêmement plus importants aux citoyens et citoyennes et renforcer le rôle du parlement.

Quelles conséquences cette affaire va-t-elle avoir sur les travaux à venir du Parlement ?

La ligne politique et le cap fixé par Emmanuel Macron restent le même. Le gouvernement s’attache à réduire les dépenses et les effectifs à la tête de l’Etat et s’apprête avec le programme CAP2022 à privatiser de nombreux services de l’Etat – y compris certains de nos services publics. Et puis, il y a plus actuel encore : le projet de loi asile et immigration a été voté hier en catimini. Pourtant, il est extrêmement grave et dangereux : le droit du sol est remis en cause à Mayotte, le fichage des enfants étrangers est désormais autorisé. Ce projet de loi est nauséabond. Il a pourtant été largement applaudi par les députés de la majorité, joins parfois par les députés du Front national. Nous devons donc rester extrêmement vigilants malgré le contexte très tendu et très concentré sur cette affaire Benalla.

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  • Sans l’opposition et sans les chercheurs de buzz que sont devenus les medias, je crois que Benalla aurait continué de passer comme une lettre recommandée. « Business Model » de l’information pour les uns, colère sans nom pour les autres.

    Je ne pense pas que l’opposition aurait pu faire quelque chose sans les medias ; le nombre ahurissant d’amendements rejetés en silence depuis un an sur des projets de lois pourtant radicaux en atteste.

    Ce qui est démontré à mon sens, c’est le lieu du pouvoir en rapport direct avec la démocratie. Benalla, c’est une démonstration que la société de l’information officielle, lorsqu’elle opère de concert, a le pouvoir de décider de ce qui sera un fait politique majeur et de ce qui relèvera du fait divers, quelle qu’en soit sa nature originelle (il me semble que la violence d’État faite pendant des semaines aux Zadistes était bien plus scandaleuse - mais il est vrai qu’il ne s’agit que de quelques précaires).

    Tout comme le bicamérisme répond depuis le XVIIIème siècle à une nécessité vis-à-vis de l’organisation du pouvoir, n’est-il pas urgent de réguler la presse et d’encadrer la formation des journalistes ? Qui fera relais de cette nécessité pour qu’elle existe de l’opposition à la population ?

    Ciriaco Le 1er août à 10:41
       
    • BONSOIR J’AI LUS TOUT CE QUE VOUS AVEZ ÉCRIR COMMENT FAIT POUR RENTRER DANS VOTRE GROUPE

      DAVI ROMAIN Le 3 août à 19:14
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