Accueil | Par Loïc Le Clerc | 4 septembre 2020

Ils parlent d’ensauvagement et rien ne vous choque ?

S’il puise, historiquement, dans le champ lexical de l’extrême droite, le terme « ensauvagement » est aujourd’hui sereinement repris par une large partie du champ politique. Au risque, encore et encore, de banaliser les idées les plus abjectes.

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Ensauvagement. C’est le mot de cette rentrée. Après une crise majeure, planétaire, totale comme celle du Covid-19, il n’est donc pas question de santé, du système hospitalier en perdition, du système économique mondial destructeur, ni de notre rapport suicidaire à la nature. Non, l’exécutif et sa majorité ont pris la porte au fond à droite – à droite toute – pour nous parler d’insécurité, d’identité.

 

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Ensauvagement. Car, voyez-vous, « la France est malade de son insécurité », nous explique Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur. Qu’importe les faits, les chiffres, qui montrent tous une stabilité de la violence de la société depuis quinze ans. La vérité n’importe pas à ces gens-là. C’est le vraisemblable qui prime – regardez donc le traitement du clip de rap à Grenoble où l’Intérieur a mis le paquet pour soi-disant lutter contre les trafiquants de drogue, allant jusqu’à mettre en garde à vue le rappeur. Pendant que Marlène Schiappa assume les mots de son ministre de tutelle, la droite extrême se félicite. Ils ont gagné la bataille idéologique. Ceux-là même qui ont été élus pour leur faire « barrage » se roulent dans leur fange avec allégresse.

S’il est un ensauvagement dans notre société, c’est celui-ci. Celui d’Emmanuel Macron (et de sa clique) qui, un jour, donne une grande interview à Valeurs actuelles et, un autre jour, s’indigne de voir ce journal représenter la députée LFI Danièle Obono en esclave. Celui d’une « grande » journaliste du Figaro qui, pour feindre de ne pas comprendre le racisme de cette histoire, évoque le film « La planète des singes »

La chaîne d’info LCI a dû réagir fermement : « Cet excès de "Valeurs actuelles" contrevient à notre ligne et à nos valeurs. Il ne sera plus chroniqueur sur LCI ». « Il », c’est Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de l’hebdomadaire d’extrême droite. Il n’est jamais trop tard pour découvrir que le feu brûle. Mais le faire avec hypocrisie est un jeu dangereux. Si LCI flirte doucement avec cette idéologie nauséabonde – ils viennent de recruter Caroline Fourest et Alain Finkielkraut –, ça n’est que pour tenter de rattraper son concurrent CNews, lequel se rêve en FOX News à la française. Pascal Praud, le présentateur star de CNews, qualifie de « soumission » l’éviction de Geoffroy Lejeune par LCI. Soumission via-à-vis « des minorités qui réclament des têtes et déboulonnent des statues ». Le message est clair : il faut choisir son camp. CNews a choisi l’extrême droite.

Éric Zemmour, le maître à penser d’une large partie de l’extrême droite française, la superstar idéologique de cette mouvance, passe ses journées à déblatérer ses inepties sur CNews. Chaque jour avec lui est une incitation à la haine raciale. Mais qu’importe ! Il fait de l’audience. Il peut déclamer l’une des célèbrement fausses citations de Churchill créées par la propagande de Goebbels, tout le monde s’en fout. Par contre, que la France soit un des derniers pays à renommer le livre Dix petits nègres d’Agatha Christie, en voilà un débat de société. Quel rapport avec la liberté d’expression ou le politiquement correct ? Il s’agit-là de la volonté de l’autrice en 1940 ! Cela n’inquiète personne que l’on s’écharpe pour pouvoir utiliser le mot « nègre » en 2020 ? Cet ensauvagement raciste n’est donc que normal ?

Vous avez dit « dédiabolisation » du RN ?

La réponse à la dernière question semble être « oui ». L’extrême droite a souhaité se normaliser et, par le truchement médiatique, elle y est parvenu. Enfin, si l’on conserve bien à leur place les œillères que Marine Le Pen et compagnie nous ont données.

Le Rassemblement national est un parti comme les autres ? Dédiabolisé ? Même plus un parti d’extrême droite ? Mais alors comment qualifier ce moment où un assistant parlementaire – celui de Nicolas Bay en l’occurrence – se grime en juif ? Un dérapage ? C’est que si on cherche un peu, on en trouve pas mal des « dérapages » antisémites au RN – ici par exemple. Pire encore, quand un ancien candidat du parti – et fan d’Éric Zemmour – prend une arme, blesse plusieurs personnes dans la mosquée de Bayonne et tente de l’incendier, cela passe crème dans la société. Pas de polémique sur la radicalisation de l’extrême droite. Pas d’amalgame surtout !

Dernier exemple pour la route. Thierry Veyrier, délégué départemental adjoint du Rassemblement National dans le Val-de-Marne. Celui-ci peut menacer de pendre un syndicaliste ou de tondre « à la libération » Assa Traoré. Il faut attendre que l’affaire fasse polémique dans les médias pour que le RN réagisse. Et ce désormais ex-membre du RN se revendique de De Gaulle !

Au fond, l’ensauvagement de la droite est si profond qu’on ne sait où il s’arrêtera. Pendant que des étudiants se font agresser par des fachos à Nice, à Paris, la préfecture fait fermer un bar antifa au reproche d’une incursion violente de militants d’extrême droite en juin dernier. Qui protège qui ?

 

Loïc Le Clerc

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  • Bon article, c’et si rare !

    Miquel Le 5 septembre à 08:58
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