Accueil | Par Gildas Le Dem | 15 juin 2018

L’Europe des banquiers et des barbelés

Avec la crise de l’Aquarius qui s’est vu refuser l’accès aux ports italiens et opposer le silence complice de la France, on l’a vu plus que jamais : l’Union européenne actuelle n’est pas à la hauteur, selon Gildas Le Dem.

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Les avatars de l’expérience italienne ne se lassent décidément pas d’être plein de leçons sur le devenir de l’Europe. On avait déjà vu les institutions européennes se mobiliser contre la nomination d’un ministre italien eurosceptique au poste des finances. Et un eurodéputé allemand proposer que la "troïka" (le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne et la Commission européenne) prenne, comme en Grèce, d’assaut le Ministère des finances italien. Sans pour autant, que les institutions ou les gouvernement européens aient semblé, en revanche, sérieusement s’inquiéter des politiques migratoires de la coalition formée par Lega et le M5S.

Au fond, peu importait les expulsions massives promises, les droits des migrants, le droit international, les droits de l’homme, tant que le consensus autour de la stabilité de l’euro et des politiques d’austérité n’était pas contesté. Pourquoi l’Union européenne aurait-elle, du reste, protesté, quand elle se montrait déjà encline à bien peu de réclamations à l’égard de la politique migratoire de la Hongrie ou de la Pologne ? Et faisait déjà commerce avec la Libye ou la Turquie pour un maintien des migrants hors de ses frontières ?

Migrants : symbole de la désunion européenne

Cette semaine, c’est la France d’Emmanuel Macron qui s’est, si l’on peut dire, spécialement illustrée. Alors que le nouveau gouvernement italien refusait de voir l’Aquarius aborder ses côtes, l’on vit Emmanuel Macron se terrer, se taire pendant près de 48 heures ; puis s’emporter et qualifier la politique italienne (une fois qu’il fut acquis que le gouvernement italien ne céderait pas) d’« irresponsable et cynique ». On avait alors, bien entendu, envie de lui répondre : pourquoi n’avait-il pas lui-même, d’emblée, pris les responsabilités qui étaient les siennes, et devraient être celles de la France ouverte qu’il avait promise durant la campagne présidentielle ? Où est le cynisme dans cette affaire ? De quel côté est l’égoïsme des nations, quand on se refuse soi-même à accueillir les mêmes migrants ? Au fond, c’est un peu comme si les habitants de Neuilly ou du XVIe arrondissement disaient aux habitants de Jaurès : mais enfin les migrants, que ne les accueillez-vous pas ?

Il ne s’agit évidemment de donner raison au gouvernement italien. Rien ne peut en effet justifier les discours xénophobes de Matteo Salvini et, pour partie, du M5S, qui leur ont, c’est vrai, permis de capter la colère des italiens. Rien ne pourra non plus justifier les expulsions massives si elles devaient avoir lieu. En revanche, il faut bien rendre raison de cette colère : celle, de fait, d’un pays dépossédé de sa politique économique et financière, voué à une discipline budgétaire inouïe qui jette sa population – aux premiers rangs desquels sa jeunesse – dans la précarité et le dénuement. Et auquel on demande pourtant, dans le même temps, de supporter tout le poids de l’accueil des migrants. Le mécanisme européen ratifié à Dublin veut en effet, que le premier pays d’entrée des migrants, en l’espèce l’Italie, prenne en premier lieu la responsabilité d’examiner leur demande. Là où l’Italie a déjà accueilli des centaines de milliers de migrants depuis 2015, la France, loin d’avoir pris sa part de responsabilité – si l’on doit parler en ces termes – n’en a accueilli que 6.000, laissant mourir les autres dans les neiges de la Roya.

L’Europe des faux-derches

Il y a plus gênant : désigner le gouvernement italien à la vindicte publique, c’est désigner l’un des acteurs périphériques du système européen d’accueil des migrants, sans jamais s’interroger sur le coeur de ce système lui-même. Il apparaîtrait vite alors, que l’Italie, comme la Grèce, n’est jamais qu’un avant-poste de l’espace central de l’Union européenne auquel il est demandé, par délégation, de faire front contre les migrants : c’est-à-dire de fonctionner comme une frontière interne, de manière analogue à la manière dont on demande à des Etats extérieurs à l’Union européenne (la Libye et la Turquie) de fonctionner comme des frontières externes. Il faut bien prendre conscience de cette mutation : dans l’espace de l’Union européenne, les frontières ne s’organisent plus autour de la figure d’une ligne de partage unique, d’une limite définissable par un dehors et un dedans, mais de zones frontalières multiples, de fronts où la frontière se voit plus ou moins délocalisée, multipliée et étendue.

Or, cet espace frontalier européen stratifié et hiérarchisé est également parfaitement homogène à l’espace de domination de la zone euro, dans lequel l’on trouve, au coeur du système, des zones centrales (l’Allemagne, la France) qui captent tous les excédents monétaires, les gains de productivité, les hauts salaires et les plus-values, et, à sa marge, des zones périphériques et subalternes (la Grèce et l’Italie), grevées par les déficits, les dettes, le chômage et la précarité massive. Tout se passe en effet comme si l’aggravation des inégalités en Europe, après quarante années bientôt, de politiques d’austérité et de dépossession, de démantèlement de l’État social au nom de l’intégration et de la stabilité de la monnaie européenne, conduisait inéluctablement, non seulement à plus de tensions entre les Etats européens, mais à la désintégration de l’espace économique européen lui-même, n’était la répartition inégale de l’accueil des migrants, pour nourrir les ressentiments, les nationalismes, la xénophobie et les populismes de droite.

En vérité, il y a longtemps que l’Europe que l’on nous propose n’a plus grand-chose à faire avec une Europe de la prospérité et de la solidarité. Encore moins avec une Europe aux avant-postes de la solidarité et du droit international. Et quand, dans la perspective des prochaines élections européennes, on nous propose comme seules perspectives – de Benoît Hamon à Emmanuel Macron – la création d’un Fond monétaire européen et d’une Europe de la défense – pour qui, et pour quoi faire ? –, on est en droit de se dire que non, décidément non, l’on ne veut pas, l’on ne veut plus de l’Union européenne, de cette Europe des barbelés et des banquiers.

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  • Mais qui a affrété ce bateau ?? pourquoi toutes les télés,les radios (capitalistes) sont elles sur le pont ?? En quoi 600 personnes présentées comme des réfugiées feraient elles changer la donne politique ?? bizarre 2000personnes de la CROIX ROUGE au médecins sans frontières s’occupent de 600 réfugiés le tout filmé commenté depuis 8 heures sur toutes les télés ? Pourquoi faut il impérativement se positionner face à cette mascarade télévisuelle ?? journaleuse de très basse classe ? ,l’égoïsme des nations, ah bon mais Gildas le Dem vous etes qui vous ? un élu de Votre Nation ? un Citoyen de votre Nation, ? un apatride , le Capitalisme quel est sa Nation ? la votre ? justement l’apatrie poser la question c’est y répondre un pays en guerre ou attaqué n’est plus une Nation Gildas ?

    ouvrierpcf Le 17 juin à 16:40
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