Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 31 mars 2020

« Nos élèves sont angoissés par la maladie et la mort, c’est le grand oubli de l’Éducation nationale dans cette crise »

LA MIDINALE AVEC LAURENCE DE COCK. Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, s’inquiète de la hausse des inégalités scolaires en période de confinement et annonce au aujourd’hui des mesures pour les élèves en difficultés. Des mesures cosmétiques ?

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Laurence De Cock est enseignante et auteure de « École » aux éditions Anamosa.

Regards. Comment ça va ? Confinée, avez-vous été tentée par la cueillette des fraises ?
Laurence De Cock. Ça va aussi bien que possible dans ce lourd contexte. J’ai décidé d’optimiser mon confinement en écoutant le moins possible les fâcheux. Ça marche plutôt pas mal, même si les nouvelles sont parfois énormes et traversent mon cordon sanitaire. Cette histoire de cueillette est en effet bien placée dans le Top Ten des turpitudes et inepties.

Le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, estime que 5% à 8% des élèves ont été perdus. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ces chiffres sont-ils vérifiables ? Quelle est leur méthode de calcul ?
On aimerait bien le savoir ! Cela ne veut strictement rien dire. Qui contrôle et comment ? Tous les enseignants depuis deux semaines tâtonnent comme ils peuvent dans des conditions matérielles invraisemblables. En lycées professionnels, les quelques échos (on ne peut parler que d’échos) font remonter des chiffres beaucoup plus alarmants qui atteignent 70% d’élèves qui ont décroché. Quid des petites classes dans des foyers sous-équipés ? La réalité c’est que nous n’en savons rien et que le retour à la réalité risque d’être beaucoup plus alarmant.

Jean-Michel Blanquer redoute que la situation creuse plus encore les inégalités entre les familles. Le fait que le ministre s’inquiète des inégalités scolaires vous réjouit-il ?
Il a toujours prétendu s’inquiéter des inégalités. Qui imaginerait un ministre affirmer qu’il ne s’en préoccupe pas ? C’est la distorsion entre les mots et les gestes qui est surtout alarmante et ce bien avant la crise du coronavirus. J’ai parlé dans mes travaux de contre-démocratisation scolaire. La crise va agir comme un réactif, elle va rendre encore plus visibles et dramatiques des inégalités déjà là est en voie d’aggravation.

Le ministre promet des aides scolaires gratuites aux élèves les plus en difficultés. Des tablettes devraient même être fournies aux familles les plus modestes. Dans le contexte particulier que nous traversons, tout est mis en œuvre selon vous ?
Le mantra des tablettes ! On promet des tablettes dans les familles depuis des années. C’est un véritable fétichisme à ce point. Il faudrait que je vous montre une tablette de la région Île de France, vous allez rire. Elles pèsent trois tonnes et ne sont pas du tout opérationnelles. Une blague à tous les étages, vraiment. Et en quoi une distribution de tablettes réduirait les inégalités ? Ce n’est pas l’outil mais ses usages qui sont importants.

Le ministère va lancer « l’opération “Vacances apprenantes” pour que les élèves puissent travailler pendant les vacances ». C’est une bonne idée ?
C’est une idée ? Non, c’est une formule de chargé de communication. J’aimerais entendre quelqu’un au ministère parler des élèves avec sincérité et empathie. Nos élèves, comme nous, sont en ce moment plutôt angoissés par la maladie, par la mort. Ils sont même touchés par le deuil. Quel temps leur a-t-on laissé pour réfléchir à cela ? Aucun. C’est le grand oubli de l’Éducation nationale dans cette crise. Toujours la temporalité de l’urgence et de la rentabilité. Je laisse aux spécialistes de langue de bois la responsabilité de leurs propos.

Il a aussi assuré que les vacances d’été seraient maintenues. Ça vous parait raisonnable ?
Ça me paraît surtout nécessaire au vu de ce que je viens de développer précédemment. Il va nous falloir de la distanciation pas que sociale mais surtout mentale pour revenir après tout ça.

Vous organisez des visiocours depuis chez vous avec vos élèves. Comment ça se passe concrètement ?
Je bricole, un peu comme tout le monde. J’ai la chance d’avoir des élèves et étudiants assez âgés entre 16 et 22 ans. Ce n’est pas comparable avec mes collègues en collège ou en primaire, il faudrait aussi leur poser la question. Les miens sont demandeurs et surtout bien équipés, ils ont besoin de sentir le collectif-classe et de voir leurs enseignants. C’est assez touchant. On s’amuse, on invente d’autres manières de faire. Mais dans d’autres contextes, je sais que c’est plus compliqué.

Quelles sont les principales différences entre une heure de cours en classe et une heure de cours en visio ?
Cela n’a rien à voir. Un cours est une interaction avec des corps en mouvement, des voix qui circulent dans un espace, des moments d’activité distincts, des silences, du bruit, des événements imprévus. La visio aplatit tout. C’est un cours sans relief où ne cohabitent que des visages et parfois seulement des voix quand la caméra est cassée. Cela maintient du lien mais c’est très compliqué d’entrer réellement dans des apprentissages. Conforter, rassurer, oui. Pour le reste, je n’y crois pas vraiment. En tout cas jamais cela ne pourra remplacer un vrai cours en classe. Les experts qui affirment que nous montrons la pertinence des cours en ligne se trompent. Nous en montrons au contraire leur caractère insuffisant.

Dans quel état d’esprit sont vos élèves ? Que vous disent-ils ? Quelles sont leurs inquiétudes ? Quid des examens ?
C’est très variable. Mais beaucoup disent que l’école leur manque et que cette crise leur aura fait mesurer à quel point. Certains sont angoissés, quelques-uns m’inquiètent carrément ; ils se replient alors que l’on connaît leur situation familiale compliquée. D’où l’importance de maintenir des liens humains, avec les équipes éducatives, les familles, les élèves. La question des examens les angoisse aussi beaucoup.

Le baccalauréat sera-t-il dévalué cette année ?
Je n’en sais rien. Ira-t-on vers un « Baccalauréat apprenant », tout est possible ! La dévaluation du Bac a de toute façon commencé avec cette réforme du lycée que nous sommes une majorité à critiquer. Cette cohorte d’élèves de premières qui en font les frais devra-telle en plus subir un bac bricolé dans l’urgence ? Tout doit être fait pour ne pénaliser aucun élève ; ce n’est pas dévaluer, c’est rendre justice.

On parle déjà du jour d’après. Notamment en milieu hospitalier. Des leçons pourraient être tirées de cette crise sanitaire. Quelles seront – ou plutôt quelles devraient être – les leçons tirées par l’Éducation nationale ?
Dans le court-terme du jour d’après, Il va falloir que les dirigeants fassent preuve de beaucoup beaucoup d’humilité et de gratitude, car l’éducation nationale ne tient aujourd’hui que par le dévouement et le professionnalisme de ses agents. Rien n’était prêt, tout a buggé. Ils poussent le vice jusqu’à retirer plus de quatre jours de grève à des enseignants qui accueillent des enfants de soignants ! La colère et la rancœur sont énormes. Dans le temps long, tout doit être repensé en coopération avec les enseignants, et comme les autres services publics, l’école doit devenir une priorité budgétaire.

Avant le coronavirus, la communauté éducative était mobilisée contre les réformes Blanquer et notamment celle du baccalauréat ? Cette bataille est derrière vous ?
Non, attendons de voir les lambeaux qui en restent et on avisera à ce moment.

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